Mon Amour de L'An 2000 - Georges Réveillac
 
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Chapitre 9 : La Trève des Découvreurs.

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La Trève des Découvreurs.

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(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence", "besoin d'existence", va voir au chapitre 2. )

Oui, je me souviens : je vous ai tous abandonnés, voici un bon moment, en pleine chaleur tropicale et sans le moindre rafraîchissement, au milieu de Ouagadougou, capitale inconnue d'un pays inconnu, dans la Deudeuch du collègue directeur que nous appelions encore « Monsieur ». Rassurez-vous le voyage se déroule normalement et nous arriverons à l'heure prévue.

Il y avait une ambiance qui nous était sympathique : attitudes à la fois nonchalantes, souples et gracieuses, vigoureuses aussi. Visages souriants et même rieurs, bien souvent : rires et sourires sous les haillons. Rire facile et communicatif, grand rire convivial de simple bonne humeur, rire sans-gêne et sans méchanceté qui envahit l'espace et vous remonte le moral.

A Paris, tout le monde est pressé. Ne serait-ce pas dû à quelque maladie mystérieuse qui ravagerait les villes des pays « modernes » ? En tout cas, le mal est très contagieux : moi qui, tel un lézard au soleil, voudrais simplement flâner sur les quais de la Seine, il m'entraîne à me précipiter vers un but que j'ignore. A Ouagadougou, seuls étaient pressés quelques « Toubabous », c'est-à-dire des Blancs. Les Noirs, eux, prenaient tout leur temps comme si déjà, ils avaient été installés dans l'éternité.

Je viens d'employer deux termes qui étaient tabous : celui qui les aurait malgré tout utilisés pour appeler « chat » un chat aurait risqué d'être accusé de racisme. Tel est le poids de la charge affective accumulé sur ces deux simples mots au cours des siècles. Il fallait donc dire : les Africains, les Européens.

Nous passâmes par une large avenue bordée de curieux arbres, à la fois tordus et noueux, puissants et fragiles : des « cailcédrats », nous dit-on, une variété locale d'acajou, au bois dur mais sans grande valeur. C'était l'avenue des ministères et des grandes ambassades, au bout de laquelle se dressait le palais présidentiel. C'était l'avenue de la dignité internationale et des Mercédès noires. Le collègue directeur nous informa qu'on appelait cette avenue « les Champs-Elysées ». Je ne sais plus si tel était son vrai nom ou bien si on la surnommait ainsi par dérision. Sur le terre-plein central poussait une herbe, bizarre comme toutes les plantes d'ici. Ce devait être de la vraie herbe tout de même, puisque quelques bourricots en liberté la broutaient hardiment. Là au moins, il n'y avait ni cochons ni volailles, à l'inverse des quartiers populaires de la ville.

Nous roulions donc sur l'avenue la plus solennelle et la plus riche du pays. Pourtant, c'est ici, paradoxalement, que commença de prendre consistance, dans mon être, le concept de la « pauvreté du tiers-monde » lequel, jusque-là, n'avait été qu'une idée creuse, l'emballage de ce que j'allais découvrir au Burkina Faso. Quelques immeubles modernes de modestes dimensions, le bitume de la double avenue bien rectiligne, mais ne dépassant guère un kilomètre, les lampadaires électriques, quelques arbres, quelques plantes d'ornement, l'ensemble plutôt désaccordé et plus ou moins fleuri, plus ou moins mal entretenu : là s'arrêtait ce pauvre luxe. Les trottoirs en terre étaient boueux, car il avait plu ; il y avait des flaques d'eau dans les cours ; nombre de constructions attendaient, depuis longtemps sans doute, d'urgents travaux d'entretien ; de maigres plantes sauvages s'obstinaient à vivre dans ce milieu difficile que leurs haillons contribuaient à défigurer. C'est à peu près tout le luxe que le peuple burkinabé pouvait offrir aux hommes censés le représenter, aux dirigeants de l'état, pour qu'ils pussent officier dans un cadre somptueux, digne d'être montré au regard des nations.

Fallait-il qu'ils fussent pauvres !...

Il est vrai que, de surcroît, ils n'avaient guère le sens de l'état, mais ceci, je le découvris plus tard.

Au bout et en bas des « Champs-Elysées », nous entrâmes dans le quartier du commerce moderne, construit autour du Grand Marché. Par « commerce moderne », entends celui des produits importés, l'incroyable diversité de biens et de services que ne pouvait fournir cette économie quasiment préhistorique. Chaque fois que le collègue directeur nous donnait une information, nous laissions échapper des « Oh ! » et des « Ah ! » : nous fûmes étonnés, une fois de plus, en apprenant qu'une bonne partie des commerçants étaient des Libanais et les autres, des Français.

« - Que font les Libanais ici ? Et pourquoi pas des Burkinabés ?
- Une question à la fois, s'il vous plaît. Les Libanais sont de bons commerçants ; ils font des affaires dans toute l'Afrique francophone. Deuxième question : les Noirs pratiquent surtout le petit commerce, rarement l'import-export. Avec eux, il faut tout marchander. Vous verrez : au début, c'est amusant, mais on ne dispose pas toujours de deux journées entières pour faire son marché.
- Ah bon ? »

Le Grand Marché était un immense hangar couvert de tôles qui n'étaient pas encore rouillées, planté au milieu d'une place bitumée. Il était déjà trop petit pour contenir la foule des petits commerçants qui débordait de tous côtés et envahissait toute la place, s'arrêtant de justesse au ras des rues. De ce lieu, où se faisaient des rencontres en tous genres, montait un brouhaha confus de cris, de rires et d'odeurs souvent fortes, mais pas nécessairement appétissantes.

J'appris plus tard que ce grouillant marché était aussi une réserve de figurants pour un spectacle appartenant à la culture locale: quand il fallait un accueil populaire et chaleureux à une éminente personnalité, les autorités envoyaient des rabatteurs sur le Grand Marché ; leur mission consistait à persuader les gens de se rendre spontanément et en foule sur le parcours du cortège officiel pour découvrir et acclamer leur idole du jour.

Ici encore, au cœur de la ville, la pauvreté s'affichait : trous dans le bitume, papiers et détritus épars, un peu de poussière volante ou de boue selon le temps, tôle ondulée, beaucoup d'immeubles mal entretenus. On devinait bien un projet architectural pour cette place centrale, mais sa réalisation était aussi bâclée qu'inachevée. Dans ce pays pauvre aux lendemains incertains, les commerçants étrangers souhaitaient ne bâtir que du précaire, afin de pouvoir se replier aisément si leurs affaires étaient menacées. Enfin, une troisième cause expliquait l'indigence du décor: à l'instar de nombreux peuples dont le mode de vie est encore bien proche de la préhistoire, pas plus qu'ils n'avaient le sens de l'état, les Burkinabés n'avaient pas non plus le souci de soigner le cadre public de la vie.

 

 Comment s'est faite l'évolution du cadre matériel de l'existence humaine : du clan vers l'état-monde. Pourquoi les Burkinabés n'ont-ils guère le sens de l'état ? 

 

Oui, comme nous l'avons vu, le type existentiel humain favorise l'hypertrophie de l'ego, ce qui nous amène à choisir une famille sociale, alias « patrie », au plus près de nous. Au cours de l'évolution historique, nous avons connu le clan, la tribu, l'état-nation, l'état multinational, et nous sommes probablement en route vers l'état-monde.

Eh bien l'état bukinabé, ex-colonie qui rassemble plusieurs dizaines d'ethnies, était encore loin d'être une patrie dans le cœur de ses habitants : ils appartenaient à leur clan et à leur petite nation. Ils étaient de tel clan, dans tel village, ils étaient des Mossis, ou des Gourmantchés, des Bobos, des Dioulas, des Peuhls, des Dogons, des Lobis... Ils n'étaient pas des Burkinabés, ou vraiment si peu. Ils n'avaient donc pratiquement aucun devoir envers ce qui n'était pas leur patrie : le Burkina Faso, le pays qui n'existait pas encore.

Un seul exemple : le fonctionnaire burkinabé utilise au profit de sa famille et de son clan tout ce qu'il peut soustraire à l'état. Est-il malhonnête ? Non, car il ne volera jamais ni sa famille ni son ethnie. Sa conscience est en paix : c'est un honnête homme. C'est aussi un fonctionnaire ordinaire. Quant au peuple, il ne le condamne pas : il voudrait bien être à sa place.

Imagine maintenant son homologue dans un vieil état-nation qui est en même temps une patrie, comme la France. Ce fonctionnaire détourne lui aussi les deniers publics, mais ce n'est pas au profit de son ethnie : il a mauvaise conscience, le peuple le maudit, enfin, il n'est pas un fonctionnaire ordinaire mais une exception.

Ce comportement à l'égard de l'état, nous le retrouvons chez tous les peuples qui bien souvent vivaient encore en clans et que l'on a installés dans des états modernes qui ne sont pas leur patrie : états artificiels découpés par les géomètres, comme des tranches de viande dans la chair d'un animal vivant.

Mais, là encore, il nous était impossible de comprendre tout cela. Nourris de nos idées reçues, nous étions, je vous le rappelle, convaincus que ce pays nouvellement libéré entrait dans une ère de progrès fulgurants auxquels nous venions participer.

A cette époque, la capitale n'avait guère plus de cent mille habitants, alors qu'il y en aurait maintenant plus de sept cent mille dont je me demande de quoi ils peuvent vivre. Pour que la campagne puisse nourrir tant de citadins, il faut que les paysans aient fait de vrais progrès et l'aide internationale aussi. Donc, la ville n'était guère étendue. Après avoir traversé le centre, puis une petite zone de résidences pour riches, nous fîmes deux ou trois kilomètres dans les faubourgs, les mêmes que ceux précédemment décrits, avec leurs « concessions » habillées d'un peu de cultures et d'élevage, selon le goût de ces nouveaux citadins encore attachés au mode de vie paysan ; il faut dire que cette agriculture en ville aide à survivre quand le travail citadin vient à manquer, ce qui est fréquent.

 

 Faut-il renoncer à l'espoir d'un paradis sur terre ? 

 

J'avais hâte de commencer mon travail pour les aider à installer leur paradis sur terre. Suis-je idiot ? J'y crois encore, à ceci près que le naïf paradis de ma jeunesse a été remplacé par un chantier perpétuel de création continue ce qui, je l'espère, fera plaisir à Mômmanh.

A la sortie de la ville, nous fûmes presque éblouis par un espace plat à la forme allongée, ayant à peu près la même surface que vingt terrains de football et qui, tel un miroir géant, réfléchissait la lumière aveuglante du soleil. C'était un lac artificiel que le collègue directeur appela « barrage », l'un de ceux qui alimentent la capitale en eau. Quelques pêcheurs en barque lançaient leur épervier et leur geste était beau comme ceux que nous avions pu voir ailleurs dans le monde : je veux parler de ce filet qui, habilement jeté, s'ouvre comme la corolle d'une fleur avant de se refermer dans l'eau, gardant les poissons prisonniers dans ses mailles.

Il y avait aussi des pêcheurs à la ligne, des lavandières, des vendeurs de poisson, des femmes et des fillettes qui venaient puiser de l'eau, et aussi des passants à pied, à bicyclette, en charrette... qui pataugeaient gaiement dans l'eau du radier.

J'allais oublier les grappes d'enfants accrochés, qui à un tronc d'arbre à demi immergé, qui à une langue de terre, qui à une barque. C'étaient presque uniquement des garçons, quasiment nus, voire totalement, et dont les dents blanches, encore loin d'être cariées, écrivaient un large sourire joyeux qui éclairait les jeunes corps à la peau sombre luisant doucement au soleil.

« - Les « Bigas » s'en payent une tranche. Je crois bien que c'est eux qui ont raison, dit notre conducteur directeur.
- Pardon ?...
- Oh ! Excusez-moi. Ici, nous appelons les enfants des « Bigas ». Ce doit être le terme « mooré », la langue des Mossis, le peuple majoritaire dans ce pays.
- Il y a donc plusieurs langues
- Oh, rassurez-vous. Tout le monde comprend au minimum un peu de Français. Oui, il y a une bonne soixantaine de langues ou de dialectes locaux. Je disais donc que les Bigas, ou les gosses si vous préférez, sont bien partout les mêmes : ils raffolent de l'eau.
- On peut donc se baigner ici. Par une telle chaleur, ça doit faire du bien.
- Oui, mais si vous tenez à la vie, n'allez surtout pas faire comme ces bigas. Dans l'eau des barrages, ou celle des marigots qui est encore pire, on attrape toutes sortes de cochonneries, parfois très graves.
- Et ces enfants, ils n'attrapent rien.
- Moins que nous : ils sont chez eux, leur organisme a construit ses défenses. Et puis, il en meurt un de temps en temps : c'est ainsi.
- Ah bon !... »

Il avait plu la veille et le trop-plein du barrage s'écoulait par-dessus la route vers un vallon galeux situé en contre-bas. Ce genre de déversoir qui servait en même temps de gué pour les usagers de la route, le directeur l'appela un « radier ». La Deudeuch s'y engagea hardiment. L'eau atteignit presque le bas des portières. A peine eus-je le temps de craindre qu'elle n'éteignît le moteur, nous laissant plantés au milieu du radier : nous étions déjà de l'autre côté et nous poursuivions notre route.

« - Amusant, n'est-ce pas ? C'est sans danger. Il arrive quand même, mais rassurez-vous, c'est très rare, il arrive qu'après une pluie exceptionnellement forte, la traversée soit impossible : alors, on passe une nuit à Ouaga.
- Il y en a beaucoup, de ces radiers ?
- Quelques-uns, mais j'aimerais en voir cent fois plus. Des barrages comme celui-ci, c'est la vie et l'avenir de ce pays. Sans barrages, la pluie, venue de la mer, y retourne presque aussitôt, après avoir fait beaucoup de dégâts et un tout petit peu de bien. Grâce à des retenues d'eau comme celle-ci, nous pouvons la garder plus longtemps, le temps qu'elle fasse pousser de quoi manger pour tout le monde. Mais vous arrivez tout juste : vous ne voulez quand même pas tout comprendre le premier jour ?...
- Non, bien sûr.
- Vous verrez : on est bien ici. Les gens sont très gentils. »

Nous avions déjà appris, mais sans vraiment le réaliser dans nos esprits, que ce pays connaissait deux saisons : la saison des pluies et la saison sèche. Les noms, pour nous si familiers, de printemps, été, automne, hiver, noms que nous croyions universels et ce en dépit de  moult  leçons de géographie, eh bien, ces mots pourtant bien civilisés n'avaient aucun sens ici. L'homme a beau s'inventer un Orient de rêve et un fantastique univers intergalactique, qu'est-ce qu'il peut avoir comme peine à seulement sortir de son trou !...

Donc, en saison des pluies, l'eau du ciel arrive, le plus souvent, au cours de violents orages qui peuvent déraciner des caïlcédrats centenaires, grands comme des chênes, orages qu'on appelle des « tornades ». Une mitraille d'énormes gouttes dégringole du ciel telle une cascade : souvent, en moins d'une heure, il tombe autant d'eau que pendant un mois ordinaire en Bretagne. Des rues, des portions de routes aussi, se transforment en torrents ; provisoirement, les radiers deviennent infranchissables. Les plantes assoiffées ne profitent pas comme elles le voudraient de ces trombes d'eau galopante qui, à peine arrivée, fonce vers la mer, emportant tout ce que sa force lui permet d'arracher : des morceaux de bonne terre, essentiellement.

Après la saison des pluies, pendant une période qui dure au moins six mois pour cette région de Ouagadougou, c'est la saison sèche. Attention : sauf exception extrêmement rare, il ne tombe pas une goutte d'eau et tu peux dormir à la belle étoile. Les herbes de la savane se dessèchent rapidement et la moindre étincelle suffit pour les enflammer. Vers la mi-saison souffle l'harmattan qui, inlassablement, en même temps que la poussière qui salit le bleu du ciel, transporte aussi la méningite et quelques autres maladies.

Pour les Burkinabés, le beau temps aurait consisté en une douce pluie de chez nous, nocturne de préférence, qui aurait rafraîchi la terre calcinée, lavé le ciel et purifié l'atmosphère... Aussi, pendant cette saison malade, quand la radio disait : « Beautemps clair et ensoleillé sur l'ensemble du territoire. », on se demandait si le journaliste faisait de l'humour ou s'il récitait par cœur une formule apprise au cours d'un stage en France.

A notre arrivée, c'était le mois d'août, le cœur de la saison des pluies et des cultures. La tornade de la veille avait laissé des flaques d'eau dans les trous de la route, et avivé les couleurs.

 

Ici, je dois te présenter la latérite. En climat tropical, l'action conjuguée de la pluie et du soleil provoquent la formation, dans le sol, d'une couche de terre rouge infertile : c'est la latérite. La sécheresse prolongée la fait durcir jusqu'à former une cuirasse impénétrable pour les racines, pratiquement stérile. Quand la pluie sauvage des tornades a emporté la mince couche de bonne terre végétale, il ne reste plus que cette carapace rouge, comme un rire de dragon. C'est ce qui arrive quand les cultures et l'élevage sont mal conduits : il se forme de grandes étendues de désert latéritique.

 

Eh bien, la latérite sert quand même à quelque chose : on l'utilise pour recouvrir les routes. Il s'y forme de grands trous, principalement quand la pluie les a fragilisées. Pendant la saison sèche, les voitures et les camions y déplacent leur traîne de poussière rouge, comparable à la queue d'une comète.

Un autre phénomène agresse les véhicules motorisés, leurs passagers et leur cargaison : c'est la tôle ondulée. Au grand soleil, le revêtement latéritique se dilate et forme d'épaisses stries transversales si bien que la route ressemble à un ruban de tôle ondulée rougeâtre. Ce phénomène est atténué pendant la saison des pluies, mais il subsiste néanmoins.

« - Sur la tôle ondulée, annonça notre conducteur, il faut rouler soit au pas, soit à un minimum de 80. Entre les deux, la voiture tombe en morceaux et vous vous retrouvez assis sur la route. »

En ferraillant d'inquiétante façon, Deudeuch prit donc son élan pour accrocher la vitesse de survie. Nous devions parcourir une quinzaine de kilomètres avant d'atteindre Kardougou, le village où était implantée notre école. Nous venions de quitter la ville pour entrer sur le domaine des paysans, et pourtant, nous n'étions pas dans la campagne.

« - Ici, les paysans ne vivent pas à la campagne : ils vivent en « brousse ».
- Ah bon ?...
- Eh oui ! C'est comme ça ici. Vous arrivez dans un autre monde. En France, toute la terre est domestiquée ; en Haute-Volta, elle est le plus souvent à l'état sauvage. Les paysans pratiquent ce que l'on appelle la culture itinérante sur brûlis. Autrement dit, ils défrichent par le feu un coin de brousse où ils vont faire leur champ ; ils le cultivent quelques années, sans engrais, jusqu'à ce que plus rien de convenable ne pousse, parce que la terre est épuisée ; alors ils demandent au chef de terre du village la permission de défricher un autre coin de brousse. Et puis, il vous faut savoir qu'ici, la terre ne peut être une propriété privée : elle appartient au village. C'est pourquoi le terrain où une famille construit ses cases s'appelle une concession et non une propriété. Bizarre ! Bizarre !... autre pays, autre temps, autres mœurs. Vous savez, j'ai parfois l'impression d'être tombé sur une autre planète. »

Sur ce trajet, la « brousse » avait un caractère particulier dû à l'emprise de la ville toute proche : presque toutes les terres étaient cultivées. Sous le bleu éclatant du ciel, deux couleurs dominaient le paysage : le rouge de la route et de quelques plaques de latérite dénudée, le vert des cultures.

 

 

 

Au milieu de toutes les plantes qui m'étaient étrangères, je reconnus quand même une culture familière : du maïs. Il y avait aussi une plante qui lui ressemblait, et dont la tige était plus haute encore ; en fait, nous apprit le directeur, ce que je voyais là n'était pas toujours la même céréale, mais deux espèces voisines : le sorgho ou gros mil, et une autre espèce qu'on appelait « petit mil ». Cependant, puisque leurs grainesavaient à peu près la même saveur et surtout la même fonction, celle d'aliment de base, les Africains avaient fondu ces deux espèces en une catégorie unique: c'était le mil, la céréale nourricière dans l'Afrique tropicale. Elle composait presque entièrement l'unique repas quotidien des paysans burkinabés. Aussi, je fus stupéfait quand le directeur m'apprit que le rendement moyen était inférieur à 300 kilos/ha. , vingt fois moins que pour le blé en France !...

 

Malgré cet incroyable démenti, en voyant l'étendue verdoyante des cultures, je gardai l'impression d'une certaine opulence. Je ne savais pas encore qu'en saison sèche, le même paysage n'évoquerait plus la prospérité, mais plutôt la fourrure aux trois quarts pelée d'une bête malade et famélique. En tout cas, ce jour-là, je tenais à garder mon impression fausse, conséquence des illusions que j'apportais avec moi et dont la plupart n'allaient guère tarder à se dissoudre dans la réalité brutale.

 

 Pour une économie mondiale, faut-il un état-monde ? 

 

Et maintenant ? Maintenant que mes cheveux ont blanchi et que je suis revenu de tout, je crois à nouveau que ce pays peut devenir un splendide jardin. Maintenant, les hommes ne devraient plus tarder à prendre cette décision révolutionnaire : cesser de se comporter comme des andouilles. Je sais : tu as entendu cela des milliers de fois et c'était toujours le signe annonciateur d'une fumeuse utopie. Permets-moi quand même de présenter celle que Mômmanh m'a inspirée.

Vois l'humanité entière comme une colonie d'êtres vivants particulièrement intelligents et performants. La planète terre est leur domaine. Ils ont les capacités d'y développer la vie et d'y produire suffisamment de richesses pour que l'existence humaine s'engage résolument sur les routes du cosmos, vers les deux infinis du temps et de l'espace. Au lieu de cela, que voit-on ?... Des abrutis qui se tapent dessus et s'entretuent.

« - Comment faire ?... - C'est à toi de le trouver. A toi et à tous les autres. Je te propose quand même une piste. »

 Globalisation au service de l'homme. Economie mondiale au service de l'homme. 

 

L'économie libérale, dans les pays développés, produit d'énormes richesses qui vont croissant. On sait maintenant réguler ce système, à l'intérieur d'un état, de façon à éviter les crises graves. Ainsi, notre gouvernement français impose aux acteurs de l'économie le respect d'une pléthore de règles qui garantissent la qualité des produits, les salaires, la stabilité de la monnaie, les conditions de travail, la protection des chômeurs... Par exemple, il est quasiment impossible en France de cultiver du pavot ou de vendre des armes à n'importe qui, comme on vend du beurre.

Mais le marché est devenu mondial alors qu'à une telle échelle, on ne parvient pas encore à le diriger. On en est même bien loin.

Alors ?

Alors, les façons de gagner de l'argent interdites dans un pays, on va les pratiquer dans un autre : culture de coca, de pavot, de cannabis, trafic d'armes, d'organes, d'enfants, de sexualité perverse,... évasion fiscale, pillage des ressources naturelles, dégradation de la biosphère, travail des enfants, exploitation des salariés, esclavage, pratiques mafieuses, étranglement de l'avenir humain,... Faut-il continuer la liste qui couvrirait sans doute un volume entier ?

Ainsi, quand un état veut réguler l'économie de telle sorte qu'elle donne du travail et des richesses à tous et qu'elle serve au mieux le développement de l'existence, il se trouve toujours d'autres pays pour réduire à néant ses efforts rien qu'en lui faisant une concurrence déloyale. Et de plus, à cause de cette concurrence mondiale, tous les pays vivent sous la menace permanente de récession et de chômage, menace qui finira bien par se concrétiser.


Toutes ces plaies qui ravagent l'économie mondiale, un état qui vivrait en autarcie saurait en venir à bout. Si une autorité mondiale disposait, à l'échelle planétaire, des mêmes pouvoirs que cet état, elle aussi pourrait assainir l'économie de notre espace existentiel d'action : elle gouvernerait le marché mondial.

L'humanité possède les ressources naturelles, les connaissances scientifiques, le savoir-faire, les machines pour produire de quoi donner le confort et la liberté à tous les hommes. Peut-être faudra-t-il veiller cependant aux risques de surpopulation, chercher le bon rapport entre le nombre d'humains et la qualité globale d'existence. Le marché mondial est une gigantesque entreprise capable de satisfaire les besoins de l'humanité entière. La direction de ce précieux ensemble est confiée à près de deux cents états dont chacun s'occupe d'abord de ses propres intérêts. L'homme, le seul être conscient de la planète, celui auquel Mômmanh a confié son destin, serait-il fou ? Embarquer l'humanité dans un autocar conduit par deux cents conducteurs !... Quand va-t-il se décider à doter le marché mondial d'une direction unique, avec des moyens d'action au moins aussi efficaces que ceux d'un état moderne ?

Puisque la Terre est un village, quand aura-t-il son maire ?

Et nous verrons l'homme, son intelligence enfin libérée, gérer au mieux sa planète,

comme un bon paysan ?
Alors ? « C'est pour quand ? »

Mais, regarde bien. Ce n'est pas seulement l'économie qui s'est mondialisée, c'est peut-être l'existence humaine tout entière. Voyons, voyons...

 

 

 Puisque la Terre est un village, quand aura-t-il son maire ? 

 

Le territoire et les hommes avec lesquels nous pouvons agir pour réaliser notre existence, je le nomme champ existentiel d'action, c'est-à-dire accessible à notre volonté. A l'aube de l'humanité, ce champ était limité au clan et au territoire qu'il pouvait parcourir pour trouver sa subsistance. Après la découverte de l'Amérique, il s'est étendu à la terre entière mais il était encore possible, pour bon nombre de peuples, de se replier dans leurs frontières ainsi que le firent le Japon et la Chine. Et de toute façon, presque toutes les activités de l'existence se déroulaient à l'intérieur des états.

Mais, par le développement « boule de neige » des sciences et des techniques, l'homme a étendu son emprise à toute la terre et même au-delà.

Maintenant, la part d'existence affectée par la mondialisation est de plus en plus grande sans qu'il soit possible d'inverser la tendance. Mais cette médaille a une autre face : positive, celle-là. Un empire planétaire aurait les moyens de gouverner : internet, satellites, missiles, transports, et que sais-je encore. Le président des Etats-Unis peut commander ses troupes n'importe où dans le monde aussi aisément que si elles se trouvaient sous les fenêtres de la Maison Blanche.

Jadis, une menace sur notre existence pouvait se situer hors du champ existentiel d'action : celle que firent peser sur l'Occident les Huns et, plus tard, les Mongols, ou encore le fléau européen pour les Amérindiens après 1492. Mais c'était exceptionnel et, surtout, les gens menacés n'y pouvaient pas grand-chose. Maintenant, toutes les menaces probables se trouvent à l'intérieur de ce champ : un état peut priver d'eau ses voisins ou empoisonner l'air de la planète. Maintenant, des dizaines de menaces pèsent sur notre existence : pollutions en tous genres, risques nucléaires, surpopulation, fanatismes, épidémies, épuisement des ressources naturelles, drogues, trafics d'armes,... Grâce à la mondialisation, elles n'ont plus rien d'exceptionnel, ces menaces de notre temps. Mais, grâce aussi à la mondialisation, nous pouvons nous donner les moyens de les combattre. Elles sont à la portée de notre volonté collective. Créons une puissante internationale et la terre entière sera notre champ existentiel d'action.

« La terre est un village ». Bien, mais alors, où est son conseil municipal ? Qui est son maire?

Quand aurons-nous un gouvernement planétaire pour diriger au mieux l'existence planétaire ?

Et la Terre redeviendra le Jardin d'Eden que l'homme des temps anciens, mon ancêtre, crut voir à travers ses mythes. Et la Terre deviendra notre premier port d'embarquement pour les étoiles.

 

Parmi les obstacles à cette union sacrée, il y a tous les nationalismes malades de leur dominante égoïste, il y a les conflits entre idéologies, il y a les incompatibilités entre modes de vie traditionnels, il y a, il y a... Mais, le premier obstacle, celui sur lequel tout le monde bute actuellement, c'est la toute puissance des grands lobbies d'affaires et de leur principal instrument de domination : les Etats Unis et leurs alliés.

Les Etats Unis imposent au monde entier une forme de capitalisme dont ils fixent eux-mêmes les règles : c'est l'ultralibéralisme, dont le principal intérêt est de de permettre à ces grands lobbies de gagner énormément d'argent, de plus en plus d'argent ; ainsi, le capital reçoit maintenant 30°/° de la production mondiale, alors qu'avant ces nouvelles règles sauvages il se contentait de 20°/°. Et tous ceux qui tentent d'échapper à ce racket et à ces règles malsaines n'y parviennent pas, car ils sont empêtrés dans le filet de la mondialisation.

Ces règles permettent, parfois indirectement, de faire travailler les enfants, de pratiquer l'esclavage, de détruire l'industrie des pays développés, de développer l'évasion fiscale à grande échelle, le blanchiment d'argent aussi, les activités les plus polluantes, la spéculation malsaine. Elles tirent vers le bas les salaires et la protection sociale. Elles nous obligent à vouloir la croissance économique à tout prix, fût-ce "en allant la chercher avec les dents" et même si, dans les conditions actuelles, cela contribue à l'épuisement des ressources naturelles. Qu'importe : les rendements du capital vont de record en record.

La part d'égoïsme est-elle aussi grande ? Oui, elle l'est.

Or, ce n'est pas le peuple américain qui veut cela : le plus souvent, il en souffre lui-même.

Alors ?

Les grands lobbies orientent le vote des électeurs américains à grands coups de millions de dollars. C'est ainsi qu'ils parviennent à tenir dans leurs mains le gouvernement.

Et comme les Etats-Unis imposent leur loi au monde entier !...

A grande vitesse sur la tôle ondulée - 80 km/h. pour notre brave Deudeuch -, en dépit des trépidations et du nuage de poussière rouge qui nous accompagnait comme une traîne de sorcière, nous avions l'impression de glisser sur la route. Nous devions apprendre plus tard, à nos dépens, combien cette impression est juste : un coup de volant un peu nerveux suffit pour perdre le contrôle du véhicule qui se met en travers de la route puis s'en va folâtrer n'importe où jusqu'à ce qu'un arbre mal placé mette fin à ses velléités d'indépendance. Cette sorte de glissade sur route dura une bonne dizaine de kilomètres et notre conducteur fit tomber la vitesse pour s'engager, au pas, sur un nouveau radier dégoulinant d'eau. Nous étions arrivés au barrage qui alimente le village de Kardougou. Tout de suite, nous tournâmes à droite pour emprunter un chemin de latérite ourlé de verdure : nous étions sur le domaine de l'école.

Le collègue directeur nous conduisit directement à notre maison.

« - Voilà ce que l'administration nomme « villa » et que nous appelons familièrement une « case ». C'est chez vous. »

C'était un modeste « F3 », encore presque neuf, flanqué d'une terrasse en ciment abritée sous un auvent aux tôles de plastique transparent, appendice que nous dûmes appeler « véranda », pour parler la même langue que les autochtones. Notre case avait l'électricité, deux climatiseurs sans lesquels les moments de grande chaleur nous auraient été difficilement supportables, et l'eau courante ; bref, dans ce pays d'extrême pauvreté, ce logement de fonction faisait l'effet d'une résidence de grand luxe qu'on se contentait d'appeler « villa », puisque sa petite taille lui interdisait d'accéder au rang de château. Mais, ces différents aspects de notre logement, nous ne devions les découvrir que plus tard.

Pour l'instant, nous éprouvions un délicieux chatouillis de plaisir à la vue de notre case. Une vigoureuse liane à larges feuilles ombrageait la véranda ; ses multiples rameaux semblables à des cordes s'entrelaçaient, tissant une sorte de filet qui enserrait l'auvent transparent. Cette plante de là-bas, c'était une liane de Madagascar, nous dit le directeur. Etait-ce vraiment la période d'une floraison ? Est-ce que ses fleurs étaient vraiment ainsi : grandes et gracieuses, charnues, gorgées de sève, sensuelles qui sollicitaient la caresse du regard, aux couleurs tantôt éclatantes, jouant hardiment leur sérénade endiablée, tantôt discrètes, invitant timidement à découvrir dans le recueillement leur délicate intimité ? Non, elles ne sont ainsi que dans mes souvenirs. Qu'importe, cette belle étrangère des tropiques symbolise les délices nouvelles que notre case nous invitait à découvrir, dans ce pays chaud peuplé de Noirs.

Oui, notre case nous plut d'emblée. Derrière, clos d'une haie d'acacias, il y avait un grand terrain dont je ferais notre jardin. S'y trouvaient déjà, parmi les herbes folles, des bougainvillées, des orgueils de Chine, un frangipanier, du manioc ornemental, un bananier... Là encore, notre horizon s'ouvrait sur des promesses de plaisirs inconnus.

Ce F3 planté dans la latérite d'un village de la savane africaine, c'était un élément de notre quotidien transplanté dans cet univers étrange. Dans un premier temps, il jouait le même rôle que le collègue directeur et sa Deudeuch : nous éviter d'être trop dépaysés, privés brutalement de nos aliments existentiels éprouvés sans avoir eu le temps d'en expérimenter d'autres.

Par la suite, peu à peu, nous découvrîmes que nous n'aurions pu nous adapter ici, ni même survivre, sans quelques éléments de notre confort occidental : en premier lieu, l'hôpital et tous ses médecins, puis le climatiseur, le réfrigérateur, l'électricité... qui nous paraissaient aussi importants que la fréquentation des Français ou celle des Occidentaux, fussent-ils américains.

Mais je ne peux quand même pas tout te raconter. Offre-toi le voyage, si tu le peux. Avec seulement autant d'imagination, d'espoir, de foi en l'homme que nous avions alors, tu ne pourras pas être déçu. Et tu ne seras pas le seul Occidental farfelu immergé dans une population noire, car des centaines d'O. N. G. conduisent des actions là-bas.

L'heure du repas ne tarda pas à venir ; pour ce premier déjeuner dans ce lointain « là-bas », nous étions invités à la table de Monsieur Lajoie, à la fois directeur, compatriote, collègue, et déjà presque ami.

« - C'est un repas tout à fait ordinaire, nous prévint-il. Ce soir, vous serez mieux reçus, en présence de tous les collègues et amis de Kardougou. Le travail reprend à quinze heures ce qui, après déjeuner, nous donne un temps largement suffisant pour une bonne petite sieste, une douche bien rafraîchissante, et même quelques activités d'intérieur, pendant que, dehors, le soleil canarde tout ce qui bouge. Bien entendu, vous ne prendrez le travail que demain. »

A l'intérieur de leur « case » juste un peu plus grande que la nôtre, bien close pour interdire à la chaleur d'entrer, Madame Lajoie nous attendait dans la pénombre délicieusement fraîche, en compagnie de leurs enfants, deux garçons presque adolescents. Nous prîmes place dans le coin salon. L'oeil malicieux, sûre de son petit effet, Madame Lajoie agita une clochette de bronze. Un grand Noir arriva aussitôt : chemise blanche immaculée, chacune de ses joues marquée de deux ou trois cicatrices parallèles, signes qui désignent les adultes de son peuple ; il affichait une bonne volonté qui me parut d'autant plus naïve qu'elle était accompagnée d'un grand sourire.

« - Madame ?
- Grégoire, apporte-nous l'apéritif. Tu fais comme d'habitude. Et n'oublie pas les niama-niamas »
, dit Madame Lajoie laquelle, se tournant vers nous, enchaîna.
« Avouez que ça vous épate, hein ? Eh bien non, nous ne sommes pas des colonialistes, et pourtant nous avons tous des boys, ici, parfois deux, et même trois. Ils font tout le travail de la maison, ce qui nous procure beaucoup de loisirs ; ils gagnent dix fois plus chez nous qu'en cultivant leurs champs et ils peuvent s'acheter une mobylette. Les boys sont contents, les patrons sont contents, tout le monde il est content. Alors, y a-t-il un problème ?... Je connais un brave garçon qui a déjà travaillé chez des Européens. Je vous l'envoie dès demain, Madame Dufour : ce sera votre premier boy. Et je vous expliquerai comment vous y prendre avec eux : car, si vous êtes trop gentils, ils vous prennent pour des imbéciles ; alors, non seulement ils ne fichent plus rien, mais en plus ils vident votre maison et ils se moquent de vous. »

Pendant tout le repas, personne n'eut besoin de se lever pour le service.

Dès que l'un d'entre nous laissait deviner un désir du genre « Je prendrais bien encore un morceau de gigot et des flageolets », la maîtresse de maison, très attentive, agitait sa sonnette, et le vœu se trouvait exaucé.

La perspective d'employer un boy me mettait dans l'embarras. Nous, les camarades venus pour aider les Noirs à briser les dernières chaînes du colonialisme, nous qui voulions que l'égalité naturelle des hommes s'exprime concrètement dans le monde entier, nous n'allions quand même pas, esclaves de notre égoïsme, trahir ce qu'il y a de meilleur dans le communisme !...

Mais, vivre sans boy, c'était priver un jeune villageois d'un mieux-vivre pour lui, sa femme et ses enfants ; c'était leur ôter le bonheur de posséder une mobylette. Dans la conjoncture d'alors, peut-être que la marche vers la liberté des Noirs passait par des emplois de boy. Je trouvai que j'avais bien raisonné et j'en fis part à toute la tablée. Comme d'habitude, Jeanne avait conclu bien avant moi. Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Elle voulait un boy comme tout le monde et ce d'autant plus que sa grossesse devenait évidente.

A la fin du repas, pendant que le boy servait les cafés, Monsieur Lajoie dit : « C'est quand même bien agréable de n'avoir ni table à débarrasser ni vaisselle à laver. Les enfants prennent de mauvais plis, ici. Ils croient que c'est normal d'être servis comme des seigneurs et, de retour en France, ils ont du mal à redevenir des citoyens ordinaires. En attendant, profitons de nos privilèges temporaires et allons faire un petit somme. Ici, tout le monde fait la sieste. C'est sans doute la grande chaleur qui nous crée ce besoin. Alors, autant vous y mettre dès aujourd'hui. Attention, il ne faut pas dormir trop longtemps, pas plus d'une demi-heure ; sinon, après le réveil, vous souffrirez de maux de tête et votre esprit sera confus. Et voilà : bonne sieste, mes amis. »

Et c'est ainsi que nous découvrîmes le plaisir de la sieste tropicale dans une chambre bien close où , grâce au climatiseur, la température est suffisamment fraîche pour qu'on puisse se reposer sereinement. La sieste vous redonne de l'énergie pendant que, dehors, le soleil s'acharne vainement sur des espaces désertés. Au réveil, vous êtes en pleine forme pour la deuxième étape de la journée laquelle contient beaucoup de temps pour des activités libres.

Le soir venu, tous les « Européens » de Kardougou se retrouvèrent chez Rémi, un collègue, et son épouse Laure. En fait, tous ces gens étaient des Français comme nous. En attendant de pouvoir réaliser la fraternité universelle, nous, les camarades découvreurs et les libérateurs de l'humanité entière, étions bien heureux de nous retrouver entre Français. D'instinct, nous nous laissions guider comme des nouveaux-nés dans ce monde aussi étrange qu'étranger. Ces nouveaux compagnons, nos parfaits semblables, comme des gens de la famille, savaient bien ce qui était bon pour nous. Et nous étions tout ébahis, heureux de découvrir à quel point, en terre d'exil, un morceau de France peut avoir le même goût qu'un verre d'eau pour un assoiffé.

La soirée commença par une partie de pétanque, à la bonne franquette, comme tout le reste. L'ambiance était presque familiale. Bien que ce fût pour nous une découverte, nous fûmes tout de suite séduits par ce jeu de plein air accessible à tous, garçon ou fille, de 7 à 97 ans. Je n'en connais pas de meilleur pour favoriser les amitiés de voisinage.

La partie de pétanque fut suivie d'un apéritif accompagné d'une grande variété de bonnes choses,

des niama-niamas ou amuse-gueule, des brochettes, des frites, des fromages et des fruits : c'était ce que nos hôtes appelaient un « apéritif dînatoire ». La soirée s'acheva gaiement.

Ainsi nichés dans notre petite bulle française, nous allâmes nous coucher sans crainte du noir, si profond au cœur de l'Afrique Noire. Nous avions hâte d'être au lendemain, et pas seulement pour voir les nouvelles couleurs de l'aube : nous étions impatients de commencer pour de bon notre nouvelle existence, moi en classe avec mes élèves africains noirs, Jeanne avec l'aménagement de notre maison et l'initiation de notre boy.

L'épisode africain commençait bien. Qui aurait pu nous avertir que notre amour allait se gâter jusqu'à devenir un châtiment quotidien, et même ! une tragique déchirure. Tiens ?... J'ai dit châtiment. C'est encore un reste de mon éducation chrétienne : cette religion n'explique-t-elle pas que tous les malheurs des hommes ne pouvant être voulus par Dieu qui est toute bonté, ils sont forcément des punitions gagnées par nos lourds péchés.

Non, nous n'étions nullement coupables.

Des forces nous emportaient que nous étions alors incapables de comprendre, et encore moins de contrôler, comme, à l'époque de la Guerre de Cent Ans, les malheureux habitants du royaume de France étaient frappés de tous côtés par les trois inexplicables fléaux de la guerre, de la peste et de la famine. Notre amour avait été un don merveilleux et nous en étions arrivés à le considérer comme l'air que nous respirons, évident et indispensable. Mais il allait peu à peu se transformer en cauchemar.

A ceux qui, parmi vous, sont entrés dans cette histoire et sympathisent avec ses héros, je dis fraternellement « Cramponnez-vous : ça va tanguer très fort. »

 

- 1 : Mômmanh est le petit nom affectueux que j'ai donné à l'évolution.

 

 
 
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