Mon Amour de L'An 2000 - Georges Réveillac
 
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Chapitre 6 : Le Mariage.

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Le Mariage.

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(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence", "besoin d'existence", va voir au chapitre 2. )

 

 A quoi servent les rêves ? Avons-nous un ange gardien ? 

 

Mais je ne t'ai pas encore présenté mon ange gardien. Inutile de m'envier car, toi aussi, tu en as un. Le mien s'appelle Dionysos.

Quand je suis éveillé, ma mômmanh est très occupée à contrôler tout ce que je suis en train de faire ; en même temps, elle doit surveiller l'environnement. Il lui arrive des informations importantes qu'elle n'a pas le temps de traiter : alors, elle les stocke. La nuit, quand je dors, elle se les « repasse » et elle intègre à mon existence ce qu'elle juge utile, le plus souvent par l'intermédiaire de rêves. Le résultat est envoyé à ma conscience qui n'en accepte qu'une partie, l'inacceptable étant refoulé.

C'est souvent au réveil que Dionysos s'adresse à moi, mais il peut aussi le faire plus tard. C'était le cas ce jour-1à. Il m'appelait avec insistance, comme une agaçante sonnerie de réveil.

« - Alors ? Tu vois bien qu'il ne faut pas me déranger maintenant ! Mais que me veux-tu, à la fin ? - Tu vas faire une grosse bêtise. D'ailleurs, tu l'as déjà bien commencée. Ce n'est pas le moment de leur parler de la fille qui a dormi chez toi. Surtout pas !... - Ah ! Et pourquoi donc ? - Parce que vous n'êtes pas mariés, tête de linotte ! - Elle est bien bonne, celle-là ! - Te fiches-tu de moi ? - Oh pardon quelle andouille je fais ! - Ah ! Tu vois : la vanité te fais perdre la tête. - Oui, tu as le droit de faire le malin. Sans toi, j'allais me fourrer dans de beaux draps. Peut-être même que j'y aurais perdu ma Jeanne. Mais non : en nous mettant tous ces ennuis sur le dos, j'aurais bien vu si elle tient solidement à moi. - Pour le savoir, tu n'as nullement besoin de la mettre à l'épreuve : la vie continuera de s'en charger gratuitement. En tout cas, ne va pas provoquer un lynchage en prolongeant cette situation impraticable. - Encore une fois, tu as raison. Merci de m'avoir averti. Je te revaudrai cela. - Je me demande bien comment ! En attendant, tu ferais bien de débuter la classe : tes élèves commencent à s'agiter. »

Dionysos, donc, venait de me rappeler que, selon les circonstances, Landory était tantôt une oasis de chaleur humaine où il faisait bon reprendre des forces, tantôt un lieu de chasse à l'homme.

Face aux braves Landoriens, Jeanne nous avait placé en situation dangereuse. Et moi qui aurais dû le savoir, je nous avais engagés tête baissée dans ce piège qui n'allait pas tarder à se refermer. L'amour rendrait-il stupide ?

 

 Comme quoi un village isolé est un champ d'existence clos, une prison existentielle. 

 

En ce temps-là, les communes de la campagne étaient encore bien souvent des bulles où se trouvaient enfermées les existences de leurs habitants. N'était pas bien loin la longue époque au cours de laquelle chaque village était un espace existentiel complètement clos. La plupart des gens, n'ayant que leurs pieds pour se déplacer, n'allaient jamais au delà des bourgs voisins. Hormis dans les rêves, la part d'existence liée à autrui ne pouvait s'accomplir que là, nus sous le regard des villageois qui se connaissaient tous et qui voyaient tout. Donc, il était dangereux d'enfreindre les règles de vie de la petite bulle existentielle locale.

Les moyens de communication modernes, la voiture surtout, et la multiplication des temps de loisir permettent maintenant d'échapper à ce piège. Mais, en ce temps-là, ces deux libérateurs produisaient encore peu d'effets.

Au bourg de Landory, l'arrivée inopinée de Jeanne n'avait pas manqué d'enclencher le processus de reconnaissance d'un corps étranger, d'autant plus que ce corps, non seulement était jeune et beau, mais semblait étroitement lié à celui d'un instituteur, organe important de la tribu villageoise.

Laisser entendre que je faisais peut-être l'amour avec ma fiancée ? A cette époque, les gens de la campagne jugeaient que ce n'était pas du tout convenable. Par contre, il était permis d'utiliser une prostituée, à condition de se montrer discret ; moyennant cette réserve, c'était même considéré comme une preuve de virilité, donc honorable. Et voilà comment les paysans conciliaient les si puritaines et vieilles convictions religieuses avec les appels trop pressants de la nature sexuée.

Ainsi, selon leur définition, celle qui acceptait de se donner en dehors du mariage était une putain. Et si, par malheur, un enfant naissait alors de cette pauvre fille, il serait toute sa vie un rebut de la communauté humaine, un misérable « enfant de putain ». D'ailleurs, les personnes qui ont grandi dans la tradition islamique ont encore, bien souvent, ces mêmes convictions, car leur culture religieuse d'autrefois est restée plus vivace que la nôtre : leurs règles morales fossilisées n'ont pas encore subi la puissante érosion que provoque la liberté moderne.

En passant la nuit chez moi, Jeanne nous avait mis en danger. Car ce qui n'était pas convenable pour un simple habitant du village devenait intolérable quand il s'agissait d'un « maître d'école », lequel était tenu de montrer le bon exemple aux enfants. Elevée dans la ville où l'on peut faire à peu près tout ce qu'on veut, mis à part se promener tout nu dans la rue, Jeanne ne pouvait deviner les dangers de la situation. J'aurais dû l'avertir la veille, après son arrivée, et nous nous lui aurions cherché ensemble un autre gîte pour la nuit.

Je croyais que Jeanne allait me faire des reproches bien justifiés. Non seulement elle n'en fit rien, mais elle ne crut pas que le danger était réel. Comment allais-je la convaincre, cette « têtue » ?

Maintenant, les commères étaient en train de battre leur grand tam-tam de village.

« Vous connaissez la nouvelle, mère Tabirou ?
- Comment ça, mère Jordane ?
- La demoiselle qui est arrivée par le car, hier soir ?
- La demoiselle, comme vous dites, habillée à la mode des villes, peinturée, avec du rouge sur la goule, du rouge sur les ongles et peut-être bien ailleurs, qu'elle ne montre qu'aux bonshommes avec qui elle couche.

- Ah dame, je ne sais pas si elle en a beaucoup. En tous cas, elle a passé la nuit chez Monsieur Dufour.
- Pas possible ?... Ben ça alors !...
- Aussi vrai que j'vous l'dis, mes petites mères.
- Et vous, Monsieur le curé, qu'est-ce que vous en pensez ? Elle est propre leur école, hein ? Qu'est-ce qu'ils vont devenir, les enfants élevés là-dedans, je vous le demande ?
- Mes braves dames, combien de fois vous l'ai-je dit ? Quand il n'y a plus de religion, tout est permis : il n'y a plus de morale. Est-ce que je ne vous l'ai pas dit aussi, que cette école là, c'est 1'« Ecole du Diable »
? Les voilà qui forniquent maintenant, et en public !... Le Bon Dieu ne peut pas laisser faire cela : il nous enverra un châtiment terrible, comme autrefois il détruisit Sodome et Gomorrhe parce qu'elles vivaient dans le péché.
- Voyons, Monsieur le Curé, tout le monde ne peut pas vivre comme un saint.
- Ecoutez, Monsieur Morvan, vous devriez quand même essayer. Pensez à tous les comptes qu'il vous faudra rendre, au Jour du Jugement Dernier !
- J'y pense, Monsieur le Curé, j'y pense ! Mais quand vous parlez de 1'« Ecole du Diable »
, vous exagérez beaucoup, quand même. Je l'appellerais plutôt 1'« Ecole du Progrès ». Nos braves paysans sont autrement dégourdis et ils vivent bien mieux depuis qu'il y a cette école. Vous n'allez pas me dire que c'est là le travail du diable?
- Oh ! C'est qu'il est drôlement rusé ! C'est même pour ça qu'on l'appelle « le Malin ».
- Moi, je trouve que cette école là les instruit bien. Et après ça, ils peuvent aller au catéchisme et à l'église autant qu'ils veulent : la religion y trouve son compte... Mais, après tout, la fille qui a dormi chez Monsieur Réveillac, c'est peut-être sa sœur ? Ou sa fiancée ? Et qui vous dit qu'ils ont couché dans le même lit ?
- A cet âge là, on a le sang chaud. Je parie tout ce que vous voulez qu'ils ont couché ensemble, soi-disant pour se réchauffer.
- Ah ! Mère Noël, comment peux-tu savoir ces choses là ? Cela fait tellement longtemps... Tu as sûrement oublié comment ça se passe, et même quel goût ça avait.
- Dis-donc, Mossieur Morvan, ça te va bien de faire le malin ! Je ne veux pas gêner Monsieur le Curé, sinon je te rappellerais des souvenirs qui te feraient rougir, vieille canaille !...
- Eh bien ?... Bonté divine !... Il faudra venir vous confesser tous les deux. Et puis, Monsieur Morvan, je maintiens que vos idées sur l'école ne sont pas très catholiques. On ne peut pas être chrétien le dimanche, et mécréant le reste de la semaine. »

 

 En quoi le village isolé est-il et la ville les progrès ? 

 

Ce tam-tam de village joue le même rôle que nos médias nationaux : il dissèque et répand les nouvelles. Ensuite, pour incorporer cette manne à l'existence collective, on attend l'avis des sages du pays reconnus par les habitants. Ces maîtres portent un jugement conforme à ce qu'attendent les appétits existentiels nés, élevés, éduqués en ce lieu, les « moi » du village. C'est fini : plus personne ne peut se dérober à la nouvelle norme à moins d'affronter des pressions qui peuvent aller jusqu'à l'insupportable.

Car, pour assurer la part collective de l'existence, celle qui est liée à autrui, il faut des règles communes. Celles qui sont impératives sous peine de sanctions graves concernent l'idéologie dominante. Les autres, liées aux activités, aux traditions, à la mode, ... constituent la culture locale : ici on aime le fifre et la bouillabaisse, ailleurs c'est l'accordéon et la galette-saucisse.

Donc, dans les villages d'autrefois où l'on se trouvait enfermé faute de moyens de transport, il était impossible d'échapper au regard d'autrui, surtout à celui des commères. Dans les villes par contre, celles d'aujourd'hui comme celles d'autrefois, il faudrait être fou pour tenter de connaître chacun des milliers et des milliers d'habitants. Hors de son quartier, chacun échappe au regard des autres et, en conséquence, à leur pression existentielle. Moyennant quelques précautions, il peut donc faire ce qui lui plaît.

Donc la ville rend libre. Cette liberté a deux faces : si elle favorise la délinquance, elle permet aussi à la créativité de se réaliser. Elle est un facteur de progrès.

Ainsi, le procès en infamie était déjà commencé. Si Jeanne passait une nuit de plus dans ma maison, le village entier commencerait à nous rejeter. Ma bien-aimée ne tarderait pas à entendre des allusions telles qu'elle croirait avoir mal compris : « Tiens ! La putain ne s'est pas levée de bonne heure ce matin. Dame ! On ne peut pas travailler la nuit et le jour. » Bientôt, mes élèves allaient cesser de me regarder en face; chuchotant derrière mon dos, de plus en plus fort, ils cesseraient de me saluer, dans les rues du bourg, avant de commencer à lancer sur mon passage des insultes ou des trognons de pommes, tous les deux anonymes. Anonymes aussi les pierres qui casseraient nos carreaux et certaines lettres que nous remettrait le facteur, goguenard.

Viendrait le jour où il faudrait partir, chassés pour toujours de cette grande famille que j'aimais. Je voulais m'en aller, bien sûr, mais pas de cette façon. Je voulais que le village nous accompagne de ses vœux et que nous pussions revenir un jour, chargés des indispensables nouveautés que nous allions quérir.

 

C'est Monsieur Morvan qui nous montra comment rattraper notre faux-pas.

Monsieur Morvan, le vieil horloger de Landory me traitait comme le fils qu'il avait perdu. Ce dernier, après avoir réussi de brillantes études, n'avait pas voulu prolonger le sursis qui lui aurait permis d'atteindre sans danger la fin de la Guerre d'Algérie. Il était parti risquer sa vie, comme ses camarades : il était revenu dans un cercueil.

 

Je ne sais où Monsieur Morvan avait appris cette sagesse de ne rien tenir pour acquis, pas même sa vie, ni celles de son fils ou de son épouse. C'est ce qui lui permit de continuer à vivre malgré tout, et d'employer au mieux le surplus d'années qu'une robuste santé lui prodiguait. Pour faire refluer sa douleur, au lieu d'appeler la mort, il choisit de la combattre en donnant des forces aux vivants, par les judicieux conseils et l'aide qu'il leur donnait. Alors, si j'étais fier de recevoir l'appui qu'il aurait donné à son fils, dans le même temps, je craignais la responsabilité qu'il y avait à porter les desseins d'une si belle âme. Et, le sais-tu ? Ne pas décevoir Monsieur Morvan : ce devoir que nul ne m'a jamais imposé, je le ressens toujours.

C'était un mercredi. Or, à cette époque, les écoliers étaient en congé le jeudi, d'où cette expression qui fit rêver des millions d'entre eux : « La semaine des quatre jeudis ». Puisque j'avais congé le lendemain, j'aurais largement le temps de préparer mes leçons : je pus donc rentrer chez moi de bonne heure. Aussitôt que, la classe finie, mes élèves libérés se furent éparpillés joyeusement comme des chevaux lâchés dans un pré un jour de printemps, je filai rejoindre ma belle.

A peine eus-je refermé la porte de ma maison que Monsieur Morvan demandait à entrer. Je sus qu'il avait guetté mon retour et je devinai aussitôt le but de sa visite. Je fus content d'avoir son aide : à nous deux, nous saurions convaincre Jeanne.

La « têtue » accepta de très bonne grâce, et même avec reconnaissance, les conseils de Monsieur Morvan : elle avait perçu d'emblée la douloureuse sagesse du vieillard.

Aux maîtres de l'opinion landorienne, nous la présenterions pour ce qu'elle était : ma fiancée. « - Elle a passé une nuit dans ma maison, sans témoins ! - Voyons ! C'était un cas de force majeure. » Venant de Paris, elle ne pouvait pas savoir que les campagnards appliquaient encore des règles aussi strictes ; quant à moi qui les avais apprises durant mon enfance, toutes ces années passées en ville me les avaient presque fait oublier ; et puis, notre rencontre avait eu lieu bien tard, sur le seuil de ma maison, après une longue journée de travail pour moi et un voyage fatigant pour Jeanne laquelle, de surcroît, était en convalescence. Dans ces conditions, nous avions décidé d'attendre le lendemain pour disposer de tout le temps que requérait un bon emménagement à l'hôtel : ce choix leur paraîtrait raisonnable, d'autant plus qu'eux-mêmes avaient horreur des actions précipitées.

« - Soit, mais au cours de cette nuit malencontreuse que nous avions passée tous les deux sous le même toit, et sans témoins !... La vertu de ma fiancée n'avait-elle pas souffert ? - Oh ! Voyons ! Il fallait bien que les Landoriens fissent confiance à leurs maîtres d'école ! Sans quoi, où iraient-ils ? Alors, il aurait fallu aussi accuser Monsieur le Curé de coucher avec sa bonne ?... Oh !... »

La charrette étant presque sortie du fossé où nous l'avions versée, nous allâmes tous les trois retenir une chambre à l'Hôtel des Voyageurs où nous dînâmes.

Madame Pigeon, la patronne, était une maîtresse femme aux chairs opulentes, ce qui ne l'empêchait pas d'être vive et bien campée sur ses jambes solides. Son regard était bienveillant. Elle faisait également office de gazette du village, et ceci par pure générosité : les nouvelles qu'elle diffusait en abondance étaient entièrement gratuites et, surtout, elles n'étaient jamais inspirées par la malveillance.

Naturellement, nous utilisâmes cette bonne presse pour diffuser l'image que les villageois devraient se faire de ceux par qui le scandale aurait pu arriver : un couple bien sympathique et prometteur de jeunes fiancés très attachés à Landory. En experte, Madame Pigeon s'ingéniait à découvrir nos secrets. Monsieur Morvan prenait la parole chaque fois que nous risquions de commettre une bévue. Qui était le manipulateur ? Qui, le manipulé ? Peu importe puisque, les uns comme les autres, nous n'avions que des intentions honnêtes.

Alors, comme un habile chef d'état diffuse à la télévision l'image que le peuple va se faire de lui, nous fîmes connaître aux Landoriens ce qu'ils devaient penser. Madame Pigeon nous approuva de n'être pas venus la veille installer Jeanne dans son hôtel : à une heure si tardive, elle n'aurait pu recevoir correctement ma fiancée, d'autant plus qu'elle était débordée par les préparatifs d'une noce.

Jeanne était non seulement une Parisienne, c'était aussi une psychologue scolaire.

« - Ah bon ? Et qu'est-ce que ça fait, une psychologue scolaire ? Est-ce que ça soigne les fous ?
- Mais non, Madame Pigeon. D'ailleurs, Monsieur Dufour n'a pas besoin de ce genre de soins.
- Je l'espère bien !
- Non, je ne soigne pas les fous. Mon travail consiste à chercher comment fonctionne la tête des enfants pour essayer d'en faire de bons élèves. Et aussi pour qu'ils s'épanouissent, bien sûr...
- Eh bien ! En voilà un sacré boulot ! Vous n'êtes pas près d'en voir la fin. Et où est-ce que vous allez faire ce beau travail, Mademoiselle Jeanne ? Pas chez nous, je l'espère bien, dans votre intérêt. Ici, les gens sont encore un peu arriérés, vous savez : ça leur ferait peur, qu'on aille farfouiller dans la tête de leurs gosses.
- Ils ont raison ! Comme nous ne connaissons pas grand chose de l'esprit humain, il est dangereux de vouloir y farfouiller. Mais justement, parce qu'ils ont une formation scientifique, les psychologues sont bien avertis de ce danger. C'est pourquoi on peut leur faire confiance. Quoi qu'il en soit, je ne ferai aucun mal à vos enfants puisque je suis ici en congé, pour deux semaines seulement. Mais pour être bien tranquille, on n'a qu'à dire que je suis infirmière.
- Ah non ! Jeanne ! On ne va pas leur mentir : je suis instituteur, quand même ! Et ils ont confiance en moi !
- Monsieur Dufour a raison, mademoiselle, il ne faut pas leur mentir. N'est-ce pas, madame Pigeon ?
- Mademoiselle Jeanne disait cela pour la bonne cause. Mais le mensonge coûte souvent bien cher, même quand on ne paye que plus tard : si vous passez pour une infirmière, on vous demandera de soigner tous les bobos de Landory, réels et imaginaires, et ce ne sera que le début de vos ennuis. Non ! Surtout pas infirmière !
- D'accord. Alors, que faut-il leur dire ?
- La vérité, chérie. Est-ce donc si compliqué d'agir simplement ?
- Oh ! Là, là !...
- Mais si, bien sûr. Tu es une psychologue scolaire qui ne risque pas d'ensorceler leurs enfants, ni personne d'autre, moi excepté, puisque tu ne sévis pas dans ce village... »

Et en continuant ainsi, nous diffusâmes une histoire, en fin de compte, bien proche de la vérité. Après son opération, ma fiancée venait passer près de moi deux semaines de convalescence. Sans que la date fût arrêtée, nous devions nous marier dans un avenir assez proche. Jeanne passerait ses nuits à l'hôtel. Elle consacrerait ses journées à l'entretien de ma maison, à faire les courses, à préparer notre dîner : bref, à prendre soin de moi. Le lendemain, jour de congé, nous irions ensemble à la ville où elle achèterait des livres.

Par la suite, ses activités l'amèneraient naturellement à rencontrer beaucoup de Landoriens : elle lierait conversation avec tous, même à ceux dont la tête lui paraîtrait repoussante. Grâce à ses talents de psychologue, elle serait assez fine pour n'en choquer aucun, que ce fût par des paroles ou par un comportement mal assortis à cette douce campagne. Ainsi, tout le monde dirait que le maître d'école avait bien de la chance de se marier avec une si bonne fille, « et jolie avec ça ! »

Le dîner fut excellent : un banquet de noces avait lieu dans la grande salle et les clients de l'hôtel en bénéficiaient. Hélas ! Jeanne devait poursuivre son régime amincissant, si elle ne voulait pas retrouver en une soirée le kilo de graisse qu'elle avait eu tant de mal à éliminer. Mais, pouvait-elle faire de la peine à notre généreuse hôtesse ?

« - Un régime ? Pour vous rendre malade ? Ah ! Croyez-moi : s'il y avait eu d'aussi bonnes choses dans mon assiette quand j'étais jeune, je me serais régalée de bon cœur.
- Sûrement ! Mais...
- Vous ne trouvez pas ça bon, je parie ? Habituée comme vous devez l'être à manger des salades de confettis, vous avez sûrement le goût perdu ?...
- Oh ! Madame Pigeon, mais c'est délicieux ! Je vous demanderai même la recette, si ce n'est pas un secret.
- Ah ! Vous n'êtes pas complètement détraquée. Je vous la passerai demain, ma recette. Vous pourrez leur apprendre à manger, à vos Parisiennes crève-la-faim, qu'on dirait des tuberculeuses. »

Madame Pigeon s'était trouvé une vocation de mère nourricière : c'est ainsi qu'elle apportait sa contribution à l'épanouissement de l'humanité. Les chairs dodues et le teint rouge que donnait sa nourriture riche et gourmande, elle croyait encore que c'était les signes d'une bonne santé.

A notre époque, une telle patronne serait appelée affectueusement Eugénie, ou « La Génie ». Mais,

petite servante à tout faire, elle avait travaillé dur pour devenir une dame. L'appeler « Madame », c'était simplement rendre hommage à son courage, son intelligence et son grand cœur. C'était donc, avec respect et affection : « Madame Pigeon ».

Elle prit Jeanne sous son aile et entreprit de la materner jusqu'à son départ, afin qu'elle rentrât en pleine forme à Paris. Malheureusement, elle ne put obtenir le plein succès que méritaient ses efforts, car Jeanne dîna, ou plutôt jeûna, presque chaque soir à la maison, en ma compagnie.

 

Elle prit Jeanne sous son aile et entreprit de la materner jusqu'à son départ, afin qu'elle rentrât en pleine forme à Paris. Malheureusement, elle ne put obtenir le plein succès que méritaient ses efforts, car Jeanne dîna, ou plutôt jeûna, presque chaque soir à la maison, en ma compagnie.

Ceux qui offraient la noce, les parents des mariés, nous invitèrent à « trinquer » avec eux et à danser.

C'était le maréchal-ferrant qui mariait sa fille Yvonne avec le gars Marcel, son maître-ouvrier. Il n'y avait presque plus de chevaux à ferrer puisque les nouveaux, vulgairement appelés tracteurs, étaient montés sur pneus. Alors, Marcel assurait la reconversion de la forge en atelier de mécanique agricole. Marcel et Yvonne se mariaient pour la vie. Mais oui, vraiment ! Autorisé par la loi, interdit par l'Eglise, le divorce était encore, de toutes façons, tabou dans les cœurs. Si l'on avait mal choisi son partenaire, il pourrait arriver, dans le pire des cas, que l'amour se change en haine. Toute la vie durant, le foyer serait alors un lieu de souffrances, y compris pour les enfants, et la folie rôderait jour et nuit dans la maison maudite.

C'est pourquoi la noce était une grande fête teintée de rouge. Les invités étaient les parents, les amis qui, plus tard, rappelleraient aux époux : « J'étais à votre noce. Ah ! Bon sang ! C'était une belle noce ! »  Et peut-être que cela suffirait pour leur faire quitter le douloureux sentier de haine afin qu'ils reprennent leur douloureux sentier d'amour.

Jeanne n'eut pas besoin que je lui explique cela. Au milieu de la joie générale, elle sut encourager les jeunes mariés à bien s'aimer. Nous dansâmes, nous chantâmes, fîmes les fous tard dans la nuit, jusqu'au moment où ma fiancée convalescente dit :

« - Oh ! Je suis épuisée. Je vais dormir.
- C'est ça, chérie, allons dormir. Quelle fête, hein ?
- Ah oui ! Cela fait du bien ! A Paris, on ne peut plus s'offrir cela. Eh bien, Chéri ! Mais où vas-tu ?
- Tu vois bien que nous rentrons à la maison ! Drôle de question.
- Es-tu saoul ? Tu m'accompagnes jusqu'à la porte de ma chambre, puis tu rentres sagement te coucher dans ton lit froid de célibataire. Tiens-tu vraiment à faire un énorme scandale ?
- Aïe ! Aïe ! Aïe ! C'est vrai ! Maudits calotins ! Maudites grenouilles de bénitier !
- N'as-tu pas honte d'insulter ces braves gens, nos amis ? C'est très honorable, d'ailleurs, de faire chambre à part. Les nobles ne dormaient-ils pas ainsi ? Bonne nuit, mon chéri.
- Alors, bonne nuit !... Ma belle dame... Je te retrouverai ici, pour le petit déjeuner. »

Jeanne fut appréciée par les Landoriens. Ce n'est pas étonnant, car elle s'évertua à leur renvoyer l'image qu'ils se faisaient d'une fiancée idéale pour leur jeune maître d'école. Elle excelle dans cet art.

Il lui fallut donc jouer le personnage complexe d'une jolie Parisienne très amoureuse d'un paysan éclairé et prête à tous les efforts pour être digne de lui. A mon avis, elle poussait les traits un peu trop loin, allant jusqu'à la limite incertaine où son interlocuteur risquait de lui dire : « Sans blague ?... Vous vous foutez ben d'ma goule, hein ! J'ai donh l'air si bêt' que ça ? » Ne joua-t-elle pas la scène suivante en l'honneur du plus vaniteux des maîtres paysans de Landory ! Cela se passa en présence d'une vache dont on ne saura jamais si elle toussait ou si elle s'étranglait de rire.

Jeanne osa demander comment faisait le précieux animal pour fabriquer les commandes qui lui étaient faites : lait, beurre, fromage, crème fraîche, ... et ce, tout en allaitant son veau. Le coq (ou plutôt le dindon) de village fut tout en joie et il lui répondit.

« - Une bonne vache bien dressée fait tout cela facilement. Là où elle a le plus de mal, c'est à pondre les glaces en plein été.
- Ah là, père Hubert, vous vous moquez de moi. J'ai beau être une Parisienne, je ne suis pas si bête que ça !
- Il ne faut pas le prendre mal, mademoiselle. Il faut bien rire un peu tant qu'on est vivant, parce que, quand on sera mort, il sera trop tard. Hein ! Dites-moi, c'est-y pas vrai, ça ?... Hein, que j'ai raison ?
- Certainement, vous avez ben raison, père Hubert. »

Donc, Jeanne fut adoptée par les gens campagnards de Landory. Plusieurs exprimèrent des regrets sincères quand elle dut regagner Paris. Sans vergogne, elle promit de revenir dans quelque temps et pour toujours. Nous allions bientôt, annonça-t-elle, nous marier à Landory, y faire une grande noce et nous y installer définitivement. Pourquoi leur faisait-elle ces promesses que nous ne voulions pas tenir ? Elle savait bien, pourtant, que je piaffais à l'idée de partir enseigner en Afrique Noire ce qui, à cette époque, était un rêve facile à réaliser. J'espérais commencer ma carrière outremer dès la prochaine rentrée scolaire. Ce malentendu fut la cause d'un petit nuage qui revient de temps en temps aiguillonner notre amour.

Tu l'as vu, pour plaire à nos semblables, Jeanne n'hésite pas à leur jouer la comédie et à leur inventer de plaisantes histoires. Elle excelle à ce jeu, mais du même coup elle contrarie fortement mon désir obsessionnel de connaissance. Tu imagines combien cela peut m'irriter. Encore heureux que je ne sois pas colérique.

Donc, je lui fis part de ma contrariété.

« - Voyons chéri, tu ne vois pas que c'est pour rire ?
- Ben ?... Pas vraiment, non.
- Tu n'as donc pas le sens de l'humour ?
- Oh, je l'avais, il y a bien longtemps. Mais le démon que tu connais me l'a ôté. J'aimerais bien le retrouver, car c'était drôlement bon. De plus, je saurais que j'ai retrouvé une bonne santé mentale. Mais ce sera long, tu sais.
- Eh bien, pour commencer, essaie d'apprécier mes petits tours de mystification.
- Bon. Puisque c'est pour rire. »

Un peu trop aisément, je me laissai persuader que c'était un jeu innocent : pour rire, comme l'humour.

 

 Qu'est-ce que l'humour ? A quoi sert l'humour ? 

 

En effet, Mômmanh nous a donné le jeu et l'humour pour soulager notre angoisse existentielle, principalement lorsqu'elle devient inutilement insupportable.


Quand, par la pensée, par l'action, on fait de son mieux pour atteindre un objectif, si le résultat est malgré tout un fiasco pendant que les conséquences existentielles sont sans gravité, on se dit : « C'était bien la peine. », et le rire nous prend.


Par exemple, le clown ajuste son costume, vérifie son nœud papillon et se présente, tout sourire, un magnifique bouquet à la main ; il dit : « Bon anniversaire, ma chérie-chérie, bonnh... annh... niversaire ! » et il reçoit le seau d'eau du grand ménage à la figure. Nous avons eu l'illusion, un moment, qu'il est inutile de se faire trop de soucis pour réussir son existence puisque, de toutes façons, le résultat risque de nous échapper. Mais il ne faut pas que les conséquences du ratage soient tragiques. Dans l'exemple du clown, les déboires de l'amoureux sont bénins, d'autant plus que ce n'est pas moi qui les supporte.

Car il ne faut pas que cela signifie : « De toutes façons, il n'y a rien à faire. » Ce serait désespérant, au lieu d'être hilarant. Suppose que notre clown, ratant une acrobatie, au lieu de rester accroché au trapèze par le fond de son pantalon, manque vraiment son coup et s'écrase sur la piste : la comédie ratée s'est muée en tragédie.


L'angoisse nous incite à chercher les meilleurs moyens pour atteindre nos objectifs. Mais il y a un moment où cette recherche doit s'arrêter parce qu'elle ne donnera rien de plus. A ce stade, il nous faut donc accepter le risque d'échec. C'est pour nous aider à franchir ce pas que Mômmanh nous a donné l'humour. L'échec sans gravité d'une action bien préparée me dit : « Mieux vaut ne pas exiger de maîtriser la situation, puisqu'il y a toujours risque d'échec. »


Ne pas exiger !
Alors, grâce à un peu d'humour, je n'exige plus de réussir, je n'exige plus rien, ce qui ne signifie nullement que je renonce : au contraire, libérée de l'angoisse, ma volonté n'en est que plus forte. J'accepte, en riant, le risque d'échec, et me voilà détendu, prêt pour une action efficace.


En ce qui me concerne, le démon qui m'habite m'avait ôté ce don de Mômmanh, ce garde-fou : j'avais perdu le sens de l'humour. Face à n'importe quel stress, ma réponse était : « J'exige ! J'exige ! J'exige de maîtriser la situation. » Donc, je ne parvenais pas à me « décoincer ».


Je me souvenais comme il était bon de rire, mais ce plaisir m'était refusé. La faculté de rire existait encore, mais contrariée par ce barrage qui la refoulait. Quand une situation hilarante déclenchait malgré tout le réflexe qui aurait dû être un soulagement, je riais certes... Et je souffrais : j'avais les larmes aux yeux, des douleurs aiguës me transperçaient les côtes, je suffoquais, je me sentais au bord de l'évanouissement. Le seul rire que je connaissais désormais, ce rire qui forçait ma résistance farouche était une souffrance, un torrent fougueux qui déchirait ma poitrine oppressée.


Aujourd'hui, je sais que mon aptitude à rire quand l'humour s'avance est le meilleur baromètre de ma guérison. A l'écoute d'un bon mot, il m'arrive trop souvent de vouloir répéter ce que je fais ici : essayer de comprendre l'humour qu'il contient. Et, aussitôt, le charme est rompu, le rire s'étrangle et les noirs soucis m'envahissent.


« O grand nigaud qu'tes bête ! » : l'humour te dit qu'il est vain de chercher plus loin, et tu fais exactement le contraire. Laisse donc le rire purger ton esprit malade !


L'humour est en contact intime avec la lutte pour l'existence. Il doit montrer l'échec de tentatives d'existence, sans pour autant décourager les acteurs en détruisant le vrai ou le bon. Il doit tailler dans le vif de l'existence sans lui faire de mal, comme un jardinier taille un rosier. Le comique n'a pas le droit de se montrer stupide : il doit, au contraire, être un guide particulièrement subtil. Voilà pourquoi l'humour est sans doute le plus difficile des arts. Le clown-acrobate en est un bon représentant. Il doit réaliser des acrobaties qui vont de fiasco en fiasco, mais il ne doit pas se faire la moindre blessure : il faut qu'il soit le meilleur des acrobates.

N'oublie pas, non plus, l'effet de surprise. Il me paraît quasiment indispensable. Et plus la surprise est grande, plus le comique t'arrache à tes soucis. Le rire t'emporte et ton âme est lavée.


Donc, il est bon de savoir provoquer le rire. Ainsi, à ce qu'il paraît, l'humour anglais contribua-t-il à chasser la panique et à préparer leur victoire, quand les Allemands arrosaient leurs frères humains de bombes. Encore faut-il que ce soit vraiment de l'humour.


En témoigne cet apprenti défunt.


Les ouvriers d'un garage prétendaient s'amuser en envoyant dans le « trou de balle » d'un apprenti l'air comprimé qui, ordinairement, sert à gonfler les pneus. Ils prétendaient le transformer en Bibendum, ce gros bonhomme composé de pneus qui est l'emblème de la société Michelin. Comme le patient n'avait guère le sens de l'humour, il poussait des cris de terreur. L'autre apprenti l'avait, lui, le sens de l'humour. « Regardez, les gars ! C'est moi Bibendum. » En riant comme un fou, il prêta son propre derrière pour l'expérience hilarante. « - Eh bien ? me dites-vous. - Il est mort de rire. »
.

 

 A quoi sert le jeu ? 

 

Le jeu, qui est un exercice à blanc, a ceci de commun avec l'humour : c'est « pour rire ». Tous les deux, en évacuant l'obligation de réussite, nous délivrent de la peur qui nous inhibe quand le stress est trop pesant. Outre sa fonction de relaxant, le jeu peut être utilisé pour s'exercer à l'existence par simulation. Les enfants y consacrent beaucoup de temps quand ils jouent au pompier, à Superman, au papa et à la maman...

Revenons à Jeanne la contrariante. Pour ne pas risquer de perdre les délices de la paix fraîchement retrouvée, je voulus bien admettre que les mensonges qu'elle adressait aux Landoriens étaient des blagues innocentes, « pour rire ». Par la suite, je fus obligé de voir qu'il ne s'agissait ni de jeu, ni d'humour. J'appréciai la comédie qu'elle jouait pour plaire à nos semblables aussi longtemps qu'elle pouvait passer pour un jeu amusant. Mais il arrivait trop souvent qu'elle sortît des limites et que ses mensonges fussent chargés de risques fâcheux.

Afin de plaire à nos semblables, beaucoup et tout de suite, elle avait pris l'habitude de les tromper. Comme elle s'était longuement exercée à cet art, elle y réussissait plutôt bien. Elle était capable de se faire passer pour une musicienne, un joueur d'échec, une philosophe, une experte en horticulture... Elle laissait les gens croire que leur personne l'intéressait énormément ce qui plaît généralement beaucoup ; d'ailleurs, elle aurait plaisir à les recevoir plusieurs jours. « Si, si, si ! Il faudra venir nous voir. » Combien en a-t-elle distribué de ces invitations sans suite ! Elle servait à nos semblables tout ce qui pouvait leur faire plaisir et les amener à se dire : « Oh là là ! Quelle fille formidable ! » Ce stratagème nous valait d'ailleurs quelques invitations que Jeanne acceptait volontiers et qu'elle oubliait de rendre. Mais, outre le fait qu'il était malhonnête, il nous obligeait à changer souvent de relations, nous privant ainsi de vrais amis.

Je voulais que, dans le cœur des autres, notre existence fût vraie. Ces faux achetés par des escroqueries me répugnaient. Heureusement, par la suite, Jeanne m'accorda un minimum de concessions dans ce domaine.

Plus tard, je tentai de comprendre ce comportement. Je découvris que Jeanne avait développé un attachement démesuré au « paraître » lequel prenait le pas sur l' « être ». Avec ces résultats d'analyse, je n'étais guère plus avancé. Pourquoi ? Pourquoi mon aimée agissait-elle ainsi ?

Elle n'en savait rien elle-même. C'était un vice de fabrication caché dans l'inconscient. Il nous fallut avancer jusqu'à l'irréparable pour qu'enfin nous pussions accéder au tiroir secret de son âme et en évacuer la puanteur.

Au cours de ces heureuses journées à Landory, excepté le malentendu que je viens d'évoquer, il n'y eut plus de querelles entre Jeanne et moi. Ces deux semaines passèrent comme un enchantement.

Dans la journée, pendant que j'étais en classe, elle récurait la maison, elle lavait notre linge, elle préparait le repas du soir. Nous allions ensemble faire les courses. Parfois, je trouvais qu'elle avait dépassé largement sa part de travail, d'autant plus qu'elle était convalescente, ne l'oublie pas. Ainsi, un soir je constatais qu'elle avait ciré toutes mes chaussures, nettoyé la voiture de fond en comble et même lustré la carrosserie, nettoyé toutes les vitres de la maison... Elle paraissait bien fatiguée, ses mains étaient rougeaudes, sa coiffure défaite et son maquillage altéré comme la peinture trop vieille de certainescuisines. Où donc était allée sa beauté ?

« - Il ne faut pas tant travailler, ma chérie, regarde dans quel état tu t'es mise. Il suffit que tu fasses ta part.
- Je ne demande pas mieux, mon chéri. Quelle est donc ma part ?
- Puisque tu ne travailles pas en ce moment...
- Et ce que je fais à la maison, comment est-ce qu'on l'appelle ?
- Du travail, bien sûr, et beaucoup trop lourd. Je corrige donc cette erreur de notre langage courant : comme tu restes à la maison, tu devrais y faire plus de travail qu'en temps normal mais, puisque tu es en convalescence...
- Puisque je suis en convalescence, ma part de travail domestique sera la même qu'en temps ordinaire, quand j'irai au charbon.
- Est-ce bien vrai ? Tu parles comme si nous allions nous « remarier ». Ce n'est pas seulement une fable pour abuser les Landoriens ?
- Je te dirai bientôt ce qu'il en est. Pour l'instant, faisons comme si... Tu veux bien ?
- Comment sais-tu que j'accepterai de t'épouser ?
- Je le sais : c'est tout. Je n'ai pas raison ?
- Si, tu as raison. Tu m'as encore attrapé dans ton filet.
- Ah ! les hommes. Si vous saviez comme vous êtes faciles à berner ? Je n'ai qu'à claquer mes doigts et il y en a cinquante qui me suivent.
- Tu ne serais pas un peu prétentieuse ?
- Pas dans ce domaine. Mais c'est toi que j'aime, mon petit bouseux.
- Merci pour tous les bouseux.
- Tu es mon petit terrien de la campagne profonde : honnête, calme et pondéré. J'ai confiance en toi. Tu viens d'un monde où la nature, les demeures et les familles traversent les siècles, tandis que ma banlieue à moi, elle est aussi changeante que les ondes sur l'eau. Cette pérennité vaut bien un peu d'ennui...
- C'est vrai que tu es venue prospecter dans mon pays, avant que le hasard ne nous prenne en charge ?
- C'est vrai : je suis venue passer une semaine dans ton bocage et les indigènes m'ont bien plu, surtout les normaliens.
- Dis-donc, tu en as fait des efforts pour me choisir.
- Peut-être, mais ne va surtout pas te croire indispensable. Bon ! Je te dirai bientôt si je veux t'épouser. En attendant, faisons « comme si ». Tu veux ? Si... si j'étais ta femme et si je devais assurer chaque jour mes huit heures de service, quelle serait ma part de travail à la maison ?
- Si nous étions mariés, en temps normal, tu ferais la cuisine, le ménage, le lavage du linge et le repassage...
- Et toi ?
- Nous partagerions les courses et je t'aiderais parfois à faire le ménage. C'est moi qui assurerais l'entretien de tous les appareils... ainsi que le bricolage. Je m'occuperais de la voiture, seul. Je gèrerais notre budget et je m'occuperais de toute la paperasse. Je ferai tout le travail au jardin, quand nous en aurons un.
- J'aimerais jardiner aussi, parfois.
- Eh bien, tu pourras me donner un coup de main quand l'envie t'en prendra.
- Je pourrai planter ce qui me plaira ?
- Probablement : nous en discuterons et nous arriverons bien à nous mettre d'accord.
- Et quand je serai trop fatiguée, tu m'aideras à faire ma part ?
- Dans la mesure du possible, oui. Tiens ! Comme tu es bien lasse ce soir, repose-toi. C'est moi qui vais faire la vaisselle. D'ailleurs... je la ferai toujours.
- Promis ?
- Promis.
- Voyons ! Tu ne vas pas m'embrasser, laide comme je suis ?
- Mais si. Quand tu es chiffonnée et noire comme un ramoneur, je t'aime toujours autant.
- Je suis laide. Ne m'embrasse pas, je t'en prie. Prends-moi plutôt dans tes bras. »

Il me semble, maintenant, que ces deux semaines passèrent bien vite. C'est sans doute parce qu'il n'arriva plus d'événement marquant, avant la grande décision finale. Il y eu quelques journées pluvieuses pendant lesquelles je fis descendre le soleil dans l'âtre, sous la forme de joyeuses flambées

de hêtre. Le ciel nous accorda aussi quelques baroques opéras d'automne. Comme il ne plut pas trop, nous pûmes parfois explorer les haies boisées et les chemins creux, en quête de champignons ou de châtaignes. Le Lac de la Roche Dure était habité par des reflets mouvants, rougeoyants et bleutés, ondulant sous les coups de peigne des bourrasques : ils nous contaient, nous semblait-il, de bien curieuses histoires qu'il fallait se hâter d'entendre avant que l'hiver ne fossilise tout dans son linceul de glace.

Le soir, nous lisions un peu et nous parlions : nous avions tant de projets ! Projets virtuels, car nous continuions à « faire comme si » : comme si nos profonds désaccords n'étaient pas mis provisoirement entre parenthèses.

Comme un papillon après la métamorphose, une troisième Jeanne se révélait.

La première, celle du coup de foudre dans la montagne : elle m'avait capturé en me faisant croire que j'étais son dieu, puis elle avait contrôlé mon état de dépendance en me jetant du haut de l'Olympe. La deuxième n'avait guère de commun avec la première que le nom et la carte d'identité : elle s'était montrée tellement odieuse queje n'avais pas eu trop de mal à me détacher d'elle. Enfin, il y avait cette troisième Jeanne qui semblait faire avec moi l'apprentissage de la vie en commun.

Est-ce que l'une des trois était la vraie ? Pas sûr : une quatrième pouvait sortir de la boîte à malices.

Il y a, près de Landory, une chapelle modeste et très vieille où , paraît-il, s'arrêtaient pour prier les pèlerins du Moyen-Âge. Ses pierres de granit, patinées par les ans, accueillent depuis longtemps les mousses et les lichens. Un enclos herbeux l'entoure, lui-même ceinturé de hêtres et de chênes. On peut y voir un vieillard encore vert, une aubépine si âgée qu'elle a la taille d'un arbre : on dit qu'elle aurait vu passer les derniers soldats romains de notre région. En contrebas, dans les prés, murmure une petite rivière qui creuse ici son lit depuis des milliers et des milliers d'années, créant obstinément son ruban de verte nature dans les roches armoricaines.

C'est là que Jeanne m'amena le jour de son départ. Quand je sus pourquoi, je trouvai que son choix était bon : en ce lieu, Mômmanh avait vu passer une telle quantité d'êtres et d'événements que c'était un endroit habité par la sagesse, un bon endroit pour les décisions importantes.

Elle s'était parée avec une exquise simplicité qui mettait en valeur les expressions de son visage. Sur l'heure, j'y lus celle qui avait déclenché le coup de foudre : l'air d'être à la fois étonnée, amusée, et ravie de goûter la vie à pleine bouche. J'étais captif. Je m'assis donc près d'elle. Son expression changea, comme elle le fait bien souvent, à tel point que j'eus l'impression d'avoir quelqu'un d'autre à mes côtés. Alors, avec une excessive gravité qui transfigurait sa beauté, elle m'annonça : « Michel, je suis bien avec toi. Aussi, écoute-moi bien, parce que j'ai eu du mal à en arriver là : cessons de faire « comme si », marions-nous. »

Emporté par je ne sais quelle joie imbécile, je décidai d'épouser Jeanne le plus tôt possible et de semer dans son ventre ma contribution au petit d'homme que Mômmanh nous confierait bientôt. Elle était devenue toute simple, la vie qui auparavant m'apparaissait d'une complexité effroyable, semée de chausse-trappes.

 

 Comme quoi l'inconscient qui parfois nous gouverne n'est pas toujours mauvais. 

 

Qu'est-ce qui m'incita de la sorte à foncer dans le brouillard ? Tu n'as pas oublié Dionysos, mon ange gardien si précieux, mais qui, tout de même, se trompe parfois : eh bien, c'est peut-être lui qui m'entraîna dans cette voie sans retour.

Quelle aventure !...

Après, tout alla très vite. Au cœur de l'hiver, nous étions mariés.

Dès que nous eûmes fait ce qu'il fallait pour cela, notre mômmanh installa dans le ventre de Mon Amour l'inconnu qui allait devenir notre premier enfant.

Il n'y avait là aucune matière à sevanter, car c'était vraiment très facile, même pour Jeanne qui devait le porter. Mais, pendant deux ou trois décennies, aider cet enfant à devenir un homme de son temps, c'est-à-dire un homme de l'avenir, voilà qui serait parfois très lourd à porter.

 

 
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