Mon Amour de L'An 2000 - Georges Réveillac
 
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Chapitre 5 : Les Grandes Manœuvres

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 Les Grandes Manœuvres 

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(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence", "besoin d'existence", va voir au chapitre 2. )

Je savais désormais ce que signifie l'expression « l'avoir dans la peau ». Vue de la fenêtre de « Mon Amour », l'opération séduction s'était parfaitement déroulée jusqu'à l'apothéose que nous venions de vivre. Elle tenait son homme : « - Je t'ai attrapé par le bon bout. » me dit-elle.

Aussitôt elle entama, la mâtine, la deuxième phase de son plan. Ne dit-on pas qu'« Il faut battre l'homme quand il est chaud » ? Jeanne entreprit donc de me façonner à sa convenance.

Voyons ! A quel propos eut lieu la première scène ? Après tout, c'est sans importance : ce n'était que la première d'une longue suite de batailles entrecoupée de quelques heureuses trêves. Tant pis si je te les raconte dans le désordre. Mais je te dois encore quelques explications.

Jeanne, pour me séduire, avait utilisé la même stratégie d'amour que les Dom Juan : elle avait menti effrontément. Heureusement ! Heureusement, son but n'était nullement le même que celui des infatigables collectionneurs de féminins trophées, ces voleurs d'amour toujours « en manque ».

Je ne sais s'il existe des femmes Dom Juan, mais en tout cas, ma Jeanne n'en était pas une. Heureusement ! Elle avait menti, certes. Mais quand, offert à moi sans aucune réserve, son corps charnel de fée, tout vibrant d'ondes marines, avait dit : « Oui ! Oui ! », elle ne pouvait pas tricher. Bien sûr, elle nous avait embarqués pour ce merveilleux voyage en passagers clandestins, mais elle avait l'habitude des achats à crédit et elle était convaincue que nous trouverions plus tard de quoi payer notre passage. Pour cette fois, elle eut raison d'obéir à son impatience car s'il avait fallu attendre que nos désaccords fussent effacés avant d'embarquer, nous serions encore à quai. Ou plutôt, nos chemins se seraient séparés.

Bien, où en étions-nous ?... Après nos épousailles dans les Alpes, sous le regard de Dieu, rien que moins ! - avec comme témoins les sommets enneigés, les torrents impétueux d'eau pure, les grands sapins pensifs, l'herbe si verte et fraîche des alpages, Mômmanh incarnée dans la nature sauvage bénissant l'amour de ses enfants, après que nos bouches d'abord, puis nos corps entiers frémissant sous les caresses divines eurent scellé le pacte d'union éternelle, pendant que nos âmes enlacées exultaient, après que nous eûmes remis nos habits parce que c'était la coutume, sans trop savoir ce que nous faisions, alors le temps des révélations amères et du désenchantement put commencer.

La première désillusion me tomba dessus comme une pierre lancée dans ma fenêtre par un voisin ami.

Avec ma fourgonnette, nous étions allés ensemble porter le ravitaillement à un groupe de campeurs. Nous reprîmes la route pour aller, à une quinzaine de kilomètres, reconnaître l'emplacement du prochain camp. C'est le moment que choisit Jeanne pour commencer ce qui fut, pour moi, le début de sa métamorphose :

« - Je n'y vais pas.
- Quoi ?
- Je n'y vais pas. Ramène-moi au Centre.
- Mais ? Mais... nous avons promis de faire ce travail ! Et en plus, nous sommes payés pour ça !
- Tu !... as promis. Ce n'est pas mon travail.
- Mais enfin, souviens-toi : tu t'es bien engagée, toi aussi ?
- Mais enfin ? Mais enfin ? Ah ! Elle est bien bonne celle-là ! Es-tu complètement bouché ? Puisque c'est moi qui le dis : je n'ai rien promis. Eh bien ? Trouve au moins le courage d'aller jusqu'au bout. Dis-le tout de suite que je suis une menteuse !

- Ah bon ? J'ai cru ?... Alors, j'ai dû me tromper. Mais si je te ramène d'abord au Centre, je vais faire une trentaine de kilomètres supplémentaires et perdre une bonne heure.
- Tu appelles ça « du temps perdu » ?... Eh bien merci ! Je croyais mériter un minimum de respect. Ton temps si précieux, garde-le donc pour ces sales mômes qui ne savent quelle connerie inventer pour nous emmerder. Ton temps, tu peux le foutre entièrement dans tes masturbations intellectuelles ! Moi, je n'en veux plus !... »

Je dégringolai de très haut. Comme il arrive lors d'un choc brutal, sur le coup, je ne sentis pas la douleur. En outre, comme il ne s'agissait pas d'une blessure physique, il m'était possible de ne pas y croire : je n'avais qu'à fermer les yeux un instant, et ma Jeanne allait se matérialiser à nouveau, la jolie fleur de banlieue que j'aimais, la jeune et belle et généreuse camarade ; l'autre, l'infâme sorcière, finirait bien par se dissoudre dans le ciel pur des Alpes.

S'imposa alors l'image de ma mère, celle qui sévissait lors des innombrables scènes deménage quand, à mes yeux, elle se transformait en une méchante sorcière hargneuse pour tourmenter mon brave homme de père. J'avais juré que jamais je n'épouserais un pareil dragon : plutôt me faire moine (Un moine rouge, bien sûr).

Non ! Il n'était pas possible que ma Jeanne devînt ce que j'abhorrais. Sa délicieuse bouche si joliment ciselée, sa délicate bouche de miel faite pour les baisers ne pouvait éructer de pareilles insanités ! Cette sublime porte, laquelle accessoirement était utilisée pour les livraisons alimentaires, cette sublime porte aux tendres lèvres rouges était faite pour libérer les mots doux et les belles paroles, les chants et les rires, les baisers brûlants, mais pas ces choses dégoûtantes. Eh bien, attends : le pire n'en était pas encore sorti !

« - Es-tu malade, chérie ? Dans ce cas, je te reconduis tout de suite au Centre et je t'emmène chez le docteur le plus tôt possible. »

Ma mère avait été de plus en plus souvent, de plus en plus longuement, de plus en plus gravement malade, jusqu'à en mourir avant l'âge assigné par la nature. Elle était asthmatique. Ne pouvant vaincre complètement cette maladie qui lui ôtait des forces, elle avait choisi de s'y abandonner : ainsi, elle y trouvait un refuge et des armes dans sa lutte contre mon père. Mais ma Jeanne ne pouvait être ainsi. En effet :

« - Je ne suis pas malade, abruti !... Et puis cesse de me prendre pour ta mère ! Tu es mou comme une limace, ma parole ! Il te faut trois jours de réflexion avant que tu décides de bouger le petit doigt. Heureusement que je ne suis pas malade car tu me donnerais le temps de mourir avant d'arriver chez le docteur. Mais comment ai-je pu me laisser séduire par un pareil bon à rien ? Il fallait vraiment que j'ai de la m... dans les yeux. Fais demi-tour et ramène-moi au Centre. Tu reprendras tes rêvasseries et ton délire baveux après. Allez ! En route ! Plutôt que de me regarder avec tes yeux de merlan frit. »

Bien que je fusse progressiste puisque les communistes et leurs sympathisants se définissaient ainsi, je n'étais pas préparé à supporter la déferlante du putsch féministe. Je l'étais d'autant moins que, dans cette révolution, Jeanne avait au moins dix ans d'avance.

Je me dis : « Elle est intelligente, certes, mais comme toutes les femmes, elle a l'esprit fantasque, capricieux, enclin à suivre n'importe quelle chimère. C'est souvent charmant, c'est aussi la source de bons moments de drôlerie qui agrémentent l'existence ; il se peut même que cela donne, parfois, de bonnes idées : oui, ce fonctionnement fantaisiste de l'esprit conduit la pensée sur des pistes insolites qu'elle n'aurait pu découvrir seule en suivant ses chemins bien balisés, et il arrive que ces voies inusitées soient fécondes. D'accord ! (Avec moi-même. ) Mais nous avons assez joué, maintenant. Moi, l'homme à l'intelligence sûre, je dois prendre mes responsabilités. »

« - Ma chérie, je vois bien que tu as très envie de rentrer au Centre, sans doute parce que tu te sens un peu fatiguée. Mais...
- Tu vois bien ? Tu vois bien ? Comment pourrais-tu savoir ce que je ressens, avec ce qui te sert de cervelle ? D'ailleurs, je t'interdis de chercher à me comprendre. Tu me ramènes tout de suite !
- Ma chérie, je ne te reconnais plus. En tout cas, ça suffit maintenant. Tu dois comprendre que ton petit caprice gênerait beaucoup de gens. Nous n'avons pas le droit de faire cela.
- Mon petit caprice ! Mais tu mérites des claques. Si ta mère t'en avait donné deux fois plus, tu serais sans doute moins con. Pour la dernière fois, fais demi-tour sans chavirer dans le fossé, et ramène-moi.
- Non ! Je...
- Alors, arrête-moi là : je descends.
- Mais tu ne vas quand même pas faire quinze kilomètres à pied ? Je serai revenu au Centre bien avant toi. Voyons...
- Arrête ! Ou je saute en marche !
- Après tout, c'est ton droit. Eh bien, descends ! Vas-y ! Fais ton mauvais caractère... »

Et, à ma grande surprise, elle descendit, claqua la portière et, dans la foulée, sans se retourner, attaqua sa longue marche à une cadence très rapide. Mon étonnement se mua vite en consternation. Quand je levai les yeux, tout en me demandant si j'allais l'appeler, elle avait déjà disparu. Je fis rapidement demi-tour et je m'engageai à sa poursuite. Hélas !... Hélas La route était déserte.

D'ailleurs, si je l'avais vue, qu'aurais-je fait ?... Je crois bien que j'aurais pris sa main pour sentir sa douce chaleur et vérifier que le « courant » passait toujours. - Le courant ? Mais si, voyons ! Tu le connais bien ! C'est le délicieux frémissement qui parcourt la peau quand deux amoureux se touchent. Puis je l'aurais prise dans mes bras et serrée longuement, délicatement ; je l'aurais caressée et embrassée jusqu'à retrouver la paix dans nos deux corps réunis. Ensuite, je l'aurais charroyée tout en douceur jusqu'au Centre, ainsi qu'elle me l'avait demandé avec tant d'insistance.

Quand je tirais la langue, seul et assoiffé dans le désert, elle avait été la source à laquelle je ne croyais plus guère. Elle m'avait désaltéré : comme elle avait été bonne, cette eau ! Et voilà qu'elle se transformait en un vulgaire tas de cailloux puants et boueux. Tout simplement, ce n'était pas possible. Il fallait que ce fût impossible car je ne pouvais plus m'en passer désormais, de ma source.

Et puis, je te dois cet aveu : ma vanité ne supportait pas que je me fusse trompé aussi lourdement.

Donc, si seulement je l'avais vue, je n'aurais rien dit, réservant pour plus tard la délicate entreprise qui consisterait à la « raisonner » pour que pareille mésaventure n'arrivât plus. Il me paraissait impensable que, dans un amour comme le nôtre, entre deux amants exceptionnels tels que nous, il pût yavoir des épreuves de force. La raison devait venir à bout de tous nos différends.

Eh oui ! Comme elle l'avait si brutalement dit : j'étais « con ».

Il me fallut bien admettre qu'elle n'était pas sur la route...

Je m'accrochai à l'espoir que je la rattraperais quand je reviendrais, après avoir repéré l'emplacement du prochain camp. J'eus bien du mal à faire correctement mon travail. Enfin, je pus prendre le chemin du retour. Sur le siège du passager, tout près de moi, il y avait un grand vide douloureux. De temps à autre, j'y jetais un oeil, espérant que ce vide était rempli, que le mauvais rêve était fini.

Mais il fallait me ressaisir pour ne pas perdre définitivement mes chances en mettant la fourgonnette dans le fossé. Je roulais lentement, scrutant intensément la route ainsi que les bas-côtés avec le violent espoir d'y découvrir la gracieuse silhouette de ma fée charnelle et de connaître l'apaisement dans ses bras.

Je ne vis personne d'autre qu'un auto-stoppeur : il ne pouvait savoir que sa présence ici en un tel moment était déplacée et il m'injuria copieusement dès que je l'eus dépassé. J'eus une réaction tout à fait inhabituelle chez moi : je baissai ma vitre et m'arrêtai à bonne distance pour lui lancer un torrent d'insultes toutes plus infamantes les unes que les autres. Puis j'embrayai sec, faisant hurler sauvagement mes pneus. Mais cette colère à blanc ne m'apporta aucun soulagement.

Le soleil, en pleine forme, jouait avec des nuages gris-blanc, massifs comme des rocs. L'or, l'argent, le platine de la lumière, et les ombres, ruisselaient sur des pans de montagne, des bois, des alpages, des rochers, et cascadaient jusqu'à la rivière enfouie dans la vallée. Mais le divin marchand de tapis pouvait bien remballer ses frusques : Jeanne n'y était pas, la nature était morte. D'ailleurs, je ne sais pourquoi je te fais ce tableau puisque j'étais hors d'état de le voir.

Au camp, je garai la fourgonnette n'importe où , sans même fermer la portière, et je furetai partout, discrètement car je ne voulais pas qu'elle me vît et sentît ma détresse. Le coup de hache qui nous amputait chacun de sa moitié, c'est elle qui l'avait donné !... J'espérais aussi constater qu'elle souffrait autant que moi : ainsi, je serais sûr qu'elle m'aimait. Mais je ne voulais pas faire le premier pas et venir, comme un chien battu, balayant le sol de sa queue, m'aplatir aux pieds de ma maîtresse.

Oui, il était évident qu'elle devait faire le premier pas. A condition qu'elle m'aimât encore ? Quelle épreuve ! Mais je ne l'accueillerais pas en triomphateur. Non, je ne lui jetterais pas un regard glacé et je ne lui dirais pas : « Ah te voilà, toi ! Eh bien, les petites pimbêches dans ton genre ne m'intéressent pas. Estime-toi heureuse de ne pas prendre une baffe et va m'attendre sous ta guitoune. Je t'appellerai si je décide de continuer avec toi. Sinon, tu n'auras qu'à te chercher une lopette : c'est tout ce qu'il te faut. » Non, ce temps-là était dépassé et, de toutes façons, je n'aurais pas pris un aussi gros risque. Il suffirait qu'elle fit le premier pas, et je l'accueillerais à bras ouverts. Plus tard, je trouverais d'autres moyens pour asseoir mon autorité naturelle et bienveillante.

Ala réflexion, peut-être qu'un quart de pas suffirait...

En attendant, j'avais beau fureter partout, je ne la vis nulle part. Je voulais tant et tant l'apercevoir, ne fût-ce même qu'en ombre chinoise, que je commençai à halluciner : « N'était-ce pas elle, au bout du chemin, derrière le bâtiment des services ? Où bien là-bas, entre les grandes tentes « Armée Rouge » et « Résistance » ?

La douleur se fit plus violente. Je décidai de faire le premier pas, pour cette fois. Que celui qui n'a jamais aimé me jette la première pierre.

Alors, renonçant à la discrétion, je m'efforçai de rendre ma voix normale pour demander au cuisinier, au directeur, aux moniteurs, - bref ! - à tous ceux que je rencontrai : « Tu n'as pas vu Jeanne ? Tu n'as pas vu Jeanne ? Eh ! Vous ne savez pas où est Jeanne ? » Et, à chaque fois la réponse fut : « Non. Non ! Non ! » comme autant de coups de massue sur mon crâne déjà affligé d'une orageuse migraine.

Dans de telles situations, mon « démon » attaque toujours. Il revint en pleine vigueur, celui que je croyais avoir définitivement chassé. Ainsi qu'il le fait toujours en pareil cas, il se présenta comme l'indispensable ami qui apporterait la solution de mon problème. Mes résistances furent balayées. J'étais sur une pente abrupte et glissante, emporté par l'ouragan de ma passion, et mes efforts pour m'agripper aux buissons paraissaient dérisoires. Je m'abandonnai au tourmenteur qui n'allait pas tarder à m'étouffer.

 

 Qu'arrive-t-il quand un désir est si fort qu'il devient une exigence ? Quels risques y a-t-il à gâter les enfants ? 

 

Tu n'as pas oublié l'étrange maladie qui m'avait handicapé au point de me barrer le chemin de l'amour. La théorie que j'ai échafaudée et les applications que j'en ai tirées pour me soigner sont contestables, mais l'espèce de folie dont je souffrais ne l'est pas. Ce n'est plus une théorie, c'est un témoignage.

Eh bien, je vais quand même reprendre les explications que je t'ai données car elles méritent d'être éclaircies et approfondies. Juges-en toi-même.

Supposons que, dans notre enfance, quand notre être se forme au sein de la famille, supposons qu'un grand plaisir ne nous soit jamais refusé, ni même mesuré. Dans notre existence, ce grand plaisir devient vite un élément essentiel, puis indispensable. Impossible de s'en passer. Il éclipse les autres. Notre système nerveux apprend par cœur les circuits qui conduisent à sa réalisation. Nous les parcourons sans cesse pour répéter le plaisir exigé, comme un rat de laboratoire répète indéfiniment les gestes qui lui rapporteront sa gâterie préférée. Nous sommes devenus dépendants, esclaves.

Ces circuits du système nerveux qui conduisent à la satisfaction du plaisir devenu exigence, plus ils sont complexes et plus leur impression est profonde dans notre mémoire, plus il sera difficile de les éviter. L'espoir de guérir reculera d'autant.

Un grand plaisir qui n'est jamais refusé à l'enfant gâté crée une dépendance à vie, un cancer de l'existence. Combien d'adultes sont ainsi handicapés par la faute de leurs parents ?

Supposons que, plus tard, pour satisfaire cette maudite exigence, nous croyions découvrir un moyen inespéré, celui-ci va se transformer en une passion dévorante, une drogue dure occupant la première place dans notre existence, quand ce n'est pas tout l'espace. Ce démon devient alors notre consolation empoisonnée : la réponse obligée à tout stress de quelque importance. Même si on l'a victorieusement combattu, il reste tapi dans un repli de l'âme et il accourt dès que nous envahit une grande angoisse, comme les charlatans qui extorquent ainsi leurs derniers sous aux désespérés.

Pour ne prendre qu'un exemple, l'exigence en question peut être celle du bien-être physique. Pour y parvenir, il existe un grand choix de moyens : la boulimie, l'abus du sport, une drogue quelconque... Généralement, on se fixera sur un seul.

 Enfant gâté, enfant frustré : même combat. 

 

Maintenant, je vais faire de la théorie pure. Ami lecteur, si ton expérience permet de confirmer ou d'infirmer mon hypothèse, dis-le moi et je corrigerai cet ouvrage grâce à tes informations.

Dans « La Lutte pour la Vie », Jack London raconte l'histoire d'un homme qui a failli mourir non pas de fin, ce qui est normal, mais de faim, ce qui doit être atroce. Une fois sauvé, ce malheureux est devenu dépendant : il ne pourra plus jamais s'empêcher de stocker partout de la nourriture alors même qu'il ne risque plus d'en manquer.

Et c'est ainsi qu'un enfant privé de ce dont il a le plus besoin, un enfant privé d'amour, va développer les mêmes exigences qu'un enfant gâté. Cet amour qui lui a été refusé, tout au long de sa vie il n'en aura jamais assez. Il faudra que tout le monde s'intéresse à lui, lui, lui, rien qu'à lui. Il faudra que les richesses, les honneurs soient pour lui, d'abord pour lui. Et malheur aux autres si quelqu'un ou quelque chose lui résiste.

Comme pour l'enfant gâté, les moyens de parvenir à ses impossibles fins dépendront de sa nature. Ce pourra être la violence, la ruse, la séduction, l'apitoiement et que sais-je encore ? Le personnage de Larry Flint, tel que le présente Milos Forman dans son film sur l'empereur du porno, illustre bien mon propos. Il prétend défendre la liberté d'expression alors qu'il défend avant tout son pouvoir tyrannique et le train de vie de pacha qu'il mène dans son harem.

Avant de connaître les affres de la faim, l'homme de Jack London ignorait sa dépendance. Du même coup il se découvre l'exigence de ne plus avoir faim, jamais, jamais ! Et aussi l'incapacité de garantir son approvisionnement. Alors il s'affole et se met à faire des réserves partout, partout, comme un écureuil. C'est ainsi que, bien souvent, un manque accidentel révèle d'un coup deux faiblesses : d'abord une exigence insoupçonnée, puis l'impossibilité de la satisfaire en toutes circonstances. Alors, la volonté d'y arriver malgré tout, puisqu'on ne peut s'en passer, prend un caractère délirant, hallucinatoire.

Donc, une frustration peut révéler et exacerber une impérieuse exigence, voire une addiction.

Permets-moi une comparaison triviale. Imaginons un hôpital dont les administrateurs seraient particulièrement irresponsables. La première fois qu'une coupure de courant prolongée y survient, on constate avec effroi que l'électricité est indispensable au bloc opératoire, pour les couveuses de la maternité aussi et pour de nombreux appareils vitaux. Il y a plusieurs morts. On sait désormais que, non seulement l'hôpital ne peut plus se passer d'électricité, mais qu'il a modifié ses structures en s'adaptant aux bienfaits de cette nouvelle fée. L'hôpital est devenu « accro » à l'électricité. Il a développé une addiction comme le fait notre organisme quand il modifie ses structures sous l'effet de certaines drogues.

Mais revenons à l'enfant gâté et à moi, moi, moi.

Pour moi, l'exigence d'enfant gâté, c'était de vouloir être maître de tout, et la drogue supposée amener ce plaisir était la tentative inlassablement répétée de tout comprendre. Voilà donc ce démon que j'avais cru mort et qui m'habitait de nouveau, maître des lieux.

Pour commencer, il fit appel à la pédagogie.

Oui, j'avais étudié la pédagogie à l'Ecole Normale. Je n'y avais pas compris grand chose, mais je m'étais laissé inculquer une conviction qui sévit toujours : convenablement développée, cette science appliquée devait faire des miracles ; il n'y aurait plus d'échec scolaire, et tous les délinquants ainsi que les déviants seraient ramenés sur la voie de la raison.

C'était un peu comme si j'avais cru que la médecine pourrait guérir toutes les maladies et rendre l'homme immortel. De temps à autre, un pédagogue, parfois autoproclamé, croit avoir trouvé les formules magiques du bon enseignement : du coup, il tente de fonder une chapelle dont il est la grand prêtre. Après quoi, gare aux mécréants !... De cette croyance en une pédagogie suprême, il s'ensuit que l'opinion publique tend à tenir les enseignants médiocres pour responsables de tout échec scolaire. De la même façon, les Juifs et les lépreux du Moyen-Âge furent accusés d'apporter la peste : puisque Dieu était bon, il ne pouvait envoyer ce fléau sans raison, il fallait donc trouver des pêcheurs responsables et on les trouvait.

Mais revenons à mon « Malin », le vampire de l'esprit. Ma naïve croyance en Sainte Pédagogie n'était

 

que le masque derrière lequel il avançait. Il fit son œuvre. Sous son emprise, j'exigeai de comprendre parfaitement cette Jeanne que je venais de rencontrer, afin de pouvoir la ramener à la raison. Et moi, je ne tardai pas à perdre le peu de raison qui me restait.

Le processus suivait son cours. Je recommençai à bafouiller comme un homme ivre, à trébucher, à faire n'importe quoi n'importe comment,... à m'enfoncer dans la débilité.

 

 

 Comment obtenir la bonne dose de confiance en soi qui permet d'agir au mieux ? 

Oui, tu sais que Mômmanh fait appel à notre conscience pour lui servir de guide hors des ténèbres. Autrement dit, elle compte sur notre intelligence pour trouver les réponses appropriées à n'importe quel stress. Si nous avons une confiance exagérée dans les solutions que propose notre esprit, si donc nous souffrons d'un excès d'assurance, tant pis pour nous, Mômmanh croit nos réponses et ordonne leur application immédiate : les accidents seront notre lot. A l'inverse, si nous n'avons foi dans aucune des réponses avancées, Mômmanh ne peut donner des ordres cohérents : tant pis pour nous, cette fois encore, nous sommes voués aux accidents.

Tu sais aussi que l'incarnation de Mômmanh dans mon être, celle que j'appellerai désormais « ma Mômmanh », avait pris une forme dévoyée : elle exigeait que je fusse Dieu grâce à une parfaite intelligence de toute chose. C'est impossible, bien sûr, et je le savais. Donc, quand mon démon, cet avatar de ma mômmanh, était aux commandes, aucune réponse au stress ne lui semblait digne de confiance et il ne pouvait ordonner que des actions hésitantes, voire contradictoires. En outre, cet état de vulnérabilité engendrait des bourrasques de panique.

Alors, s'il me fallait parler, je bredouillais, s'il s'agissait d'écrire, je tremblais, si je devais marcher, je trébuchais, et ainsi de suite.

Comme la chèvre de Monsieur Seguin, je me battis, mais au petit matin, le combat était encore loin d'être achevé. Je voulais absolument gagner, pour avoir une chance de sauver notre amour et retrouver le chemin d'éternité parmi les immortelles étoiles. Jeanne était de retour au Centre, mais je réussis à l'éviter toute la journée : je ne voulais surtout pas qu'elle me vit dans cet état !

Hélas ! Elle vint me retrouver, le soir, alors que j'étais encore en crise. Mon démon abrutisseur n'était pas du genre bien élevé qui se retire quand il se sent indiscret. J'eus beau le refouler de toutes mes forces, il resta et il continua à me démolir. J'ouvris la bouche comme un poisson hors de l'eau, mais je crois bien qu'aucun son n'en sortit. Jeanne vint vers moi, inexorablement, tendre, souriante, et disant : « Eh bien, mon Michel, qu'est-ce qui t'arrive ? » Bafouillant, bredouillant, bégayant même un peu, je réussis à extirper de ma bouche une bouillie de mots dont voici une traduction approximative :

« - Je ne me sens pas bien. Je te verrai demain, quand ça ira mieux. Demain !... Je t'en prie !... Je t'expliquerai.
-N'aie pas peur, chéri. Je suis là. Tout va bien aller, maintenant.
- Je n'ai pas peur de toi, Jeanne. C'est cette sale maladie qui me reprend. Demain ! Nous nous verrons demain ! Nous prendrons le petit déjeuner ensemble. Et tu viendras avec moi faire les courses. Tu peux ?
- Pas demain. Tout de suite. Tu n'es pas malade, Michel. J'ai confiance en toi, et je t'aime. Allons ! Courage !
- Oh ! J'en ai, du courage. Mais c'est parfois très dur. Ah ! Si tu savais !
- Je sais, chéri. Enfin, je vais bientôt savoir car tu vas tout me raconter. Je suis là, et tu y arriveras ! Allez ! Viens dans mes bras. »

Puisque tu es bien élevé, cher ami, tu sais qu'il te faut nous laisser maintenant : même les écrivains ont droit à l'intimité.

Ainsi s'acheva notre première dispute. J'appréciai avec beaucoup de joie le fait d'être aimé malgré le mal étrange qui me handicapait trop souvent : cela me soulageait d'un énorme poids. Je jurai de guérir définitivement. Je sentais mes forces décuplées par l'amour et le « Malin » restait tapi, prudemment, à la frontière de ma conscience, attendant son heure.

Soigné, consolé, encouragé, aimé dans le sein de ma tendre infirmière, je m'abandonnai au bonheur.

Ainsi voit-on de solides et redoutables gaillards s'abîmer dans le giron de leur dulcinée et redevenir de tout petits enfants sans défense. La nature humaine est bien étonnante : ne trouvez-vous pas ? Eh bien, il y avait encore plus étrange : pendant ces heures de ma détresse, les oiseaux s'étaient tus et la nature avait pris le deuil.

Eh oui ! Crois-moi si tu le peux.

Maintenant que j'avais retrouvé mon amour.

Les oiseaux se remirent à chanter. A nouveau, l'eau fraîche et cristalline du torrent cascadait et bondissait parmi les rochers. La montagne était en joie et son haleine exhalait des parfums très subtils et toniques. Quel peintre au grand cœur, quel génie de la nature peignait à longueur de journée ces paysages qui nous disaient : « Ne cherchez plus le paradis : c'est ici. » La divine symphonie orchestrée par Mômmanh nous accueillait à nouveau et, encore une fois, nous sentions nos cœurs battre à l'unisson du sien.

 

Bien loin les chefs de service tyranniques, les collègues jaloux qui te font des croche-pieds, loin les formulaires en quatre exemplaires, la voie hiérarchique et le règlement intérieur, bien loin le bruit des marteaux-piqueurs, les embouteillages, les traites à payer, la grippe, les maux de dents, sans compter la faim dans le monde et les menaces de guerre...

Alors, je n'allais pas chercher la petite bête ! Donc, je ne demandai pas d'explications à Jeanne au sujet de notre dispute. En outre, puisque j'étais provisoirement en panne, j'aurais été bien incapable de lui donner les conseils dont elle avait sûrement besoin.

Cependant, je savais que ces jours de bonheur n'étaient qu'une trêve. Il me faudrait bientôt quitter le Jardin d'Eden pour reprendre l'aventure humaine ; de même il me faudrait quitter le giron de ma bien-aimée pour redevenir chef de famille, car je restais convaincu qu'il m'appartenait de tenir les rênes du ménage. Je viendrais à bout de mon handicap psychique et j'utiliserais la pédagogie pour amener Jeanne à suivre la bonne voie, celle que j'aurais tracée après avoir entendu ses avis.

Tu comprends que je ne pouvais envisager d'agir autrement. Selon mes convictions d'alors, dont les racines s'étaient développées pendant des siècles et des siècles, c'eût été une grande lâcheté que d'obéir à ma bien-aimée. Non seulement j'y aurais perdu ma liberté, mais j'aurais mis notre amour en perdition. Je ne pouvais laisser à Jeanne les rênes de notre ménage, pas plus que le pilote d'un avion ne peut abandonner les commandes de l'appareil à son hôtesse de l'air préférée.

Ainsi avions-nous recommencé à tisser le bonheur par dessus l'égratignure. J'espérais que nous allions rester quelques semaines de plus sur notre nuage si douillet, j'y comptais d'autant plus que nos vraies vacances approchaient et que nous devions les passer ensemble en Autriche.

Tu me trouves bien naïf ? Eh oui Un atterrissage brutal se préparait.

Vint le jour où nos adolescents braillards, une larme à l'oeil pour certains, reprirent le chemin de Paris, accompagnés de leurs moniteurs. Quand, avec les autres camarades du personnel, nous eûmes plié les tentes et rangé tout le matériel dans l'unique bâtiment du camp, nous fîmes nos adieux à tous, amis ou non, et nous montâmes dans notre citrouille transformée en carrosse automobile. Il nous restait une quinzaine de jours pour découvrir des pays nouveaux, et nous ne voulions pas en perdre une bouchée.

Que se passa-t-il ensuite ?

Ma foi, bien que je considère maintenant cette période avec un long recul, je ne saurais toujours pas le dire, tant mes souvenirs sont confus. Je n'y comprenais rien !

Cela commença ainsi.

Les sièges de la vieille Deudeuch étant crasseux et même troués par l'usure, je les avais enveloppés avec des plaids aux couleurs vives, dignes de ma princesse. Or Jeanne avait ôté un de ces cache-misère pour s'en couvrir les épaules. De plus, elle avait les cheveux défaits et elle s'était vêtue sans soin, ce qui lui donnait l'air d'une romanichelle négligée. Une telle métamorphose aurait suffi pour m'empêcher de voir le paysage, mais il y avait plus : en un tournemain, la fée déchue avait répandu toutes ses affaires et une partie des miennes n'importe où dans la voiture et elle avait déjà saupoudré le tout de quelques papiers, spectacle déprimant relevé par une peau de banane toute neuve.

« - Chérie, pourquoi est-ce que tu ne ranges pas tes affaires. C'est moche, ce bazar.
Et puis, pourquoi t'es-tu déguisée ainsi ? On dirait une vieille sorcière mal réveillée qui vient de quitter sa paillasse. Je te préfère quand tu es jolie. Hein, chérie ? »

Elle passa le reste de la journée sans desserrer les dents. Et quand elle consentit enfin à parler, ce fut pour m'envoyer une bordée d'injures. Je passai une première nuit blanche. Avant son réveil, n'ayant rien trouvé de mieux, j'avais décidé de temporiser. D'ailleurs, Jeanne se fit belle, à nouveau, et aimante. Mais le désordre s'était aggravé : elle fut donc la reine du souk.

Cette première trêve fut bien courte. Apparemment, ma capitulation provisoire n'avait servi à rien. Les contrariétés, les querelles, les fâcheries devaient se succéder à une cadence de plus en plus rapide. Donc, ne soyez pas étonnés si je ne te parle pas de l'Autriche : je n'en vis pas grand-chose.

La plupart du temps, j'étais bien trop occupé à chercher notre amour qui ne cessait de filer entre nos mains pour disparaître dans des endroits inaccessibles. Il me fallait, pour avoir une chance de le retrouver, accomplir des acrobaties dont certaines me paraissaient contre nature, c'est-à-dire qu'elles contrariaient plusieurs de mes convictions que ni moi, ni personne n'avait jamais remarquées, et encore moins contestées, tant elles semblaient à l'évidence faire partie des lois de la nature, tout comme respirer, s'alimenter, se moucher, refuser les insultes, m'exprimer librement... Ainsi, non seulement il m'aurait fallu accepter que partout nos affaires fussent étalées dans un désordre permanent, mais également que mes opinions fussent écrabouillées par le mépris et la mauvaise foi, que notre itinéraire longuement préparé par mes soins fût brutalement changé pour suivre une « jolie petite route en vert sur la carte », que la moitié de nos économies disparût en une seule nuit dans un hôtel de luxe, et que sais-je encore ?... Les insupportables contrariétés se succédaient, générant d'interminables querelles au cours desquelles nous nous blessions de plus en plus profondément.

Quelle peut être la douleur de deux frères siamois qui ne peuvent plus se supporter !...

Concéder une, puis deux, puis trois, puis une quantité illimitée de renoncements à d'importants morceaux de moi-même, aller parfois jusqu'à trahir mes devoirs, tel était le prix à payer pour avoir une chance de rattraper notre amour en fugue. Et quand par bonheur nous l'avions retrouvé, vite nous refermions la porte de notre intimité, aussi hermétique que la coquille d'un œuf.

Hélas ! Bien vite, nous recommencions à nous entre-déchirer dans notre coquille vide.

L'amour, même celui dès crapules, se nourrit souvent de substances belles et bonnes : le nôtre aurait dû se régaler, croître et se fortifier car l'Autriche lui offrait de délicieux repas. Au lieu de cela, malade, il refusait les aliments et il s'étiolait de jour en jour. Nous n'aurions pas dû choisir un décor aussi somptueux pour cet épisode de notre vie. C'était du gâchis. Nous aurions dû aller autre part pour nous entre-déchirer : un champ de betteraves, ou même un terrain vague garni de détritus auraient fait l'affaire. D'ailleurs, ce voyage raté, nous allons bientôt le refaire.

Heureusement, il plut beaucoup pendant notre périple : cela nous ôte une petite part de responsabilité.

En fait, je n'y comprenais rien. Alors, tu ne dois pas attendre que j'allume ta lanterne ! Je n'ai rien d'autre à te proposer que de faire toi-même ce à quoi je fus contraint pendant cette période vaseuse : patauger obstinément dans le brouillard, tiré par l'espoir qu'avec la lumière viendraient aussi les remèdes pour guérir mes douloureux maux.

Je n'y comprenais rien : ma Jeanne s'était métamorphosée en une autre que, bien souvent, je haïssais. Mais, par moments, elle redevenait la délicieuse fée avec laquelle je voulais m'embarquer pour l'éternité. Nous nous aimions alors. Cependant, ces congés au Jardin d'Eden nous étaient accordés avec une parcimonie croissante.

Tant pis. L'important n'était pas que le miracle se fît de plus en plus rare, mais qu'il se produisît encore. C'était un signe : puisque l'amour réussissait parfois à prendre le dessus, c'est qu'il était toujours vivant.

 

 Pourquoi l'orgasme amoureux est-il un produit de la sélection naturelle ? 

 

J'ai bien dit « Miracle » et je maintiens, surtout si tu trouves que j'exagère. Dans l'acte d'amour, quand les chairs se sont reconnues puis accordées, au moment où s'opère la fusion des corps dans une étincelante gerbe de feu, c'est là que le miracle a lieu.

Tu connais la mère de la vie, Mômmanh qui veille et palpite tout au long de l'espace et du temps infinis, aussi bien parmi les milliards de milliards d'étoiles que dans le moindre grain de pollen ou la plus banale molécule d'eau ? Tu connais notre infatigable mômmanh, celle qui toujours veille, qui jamais ne s'assoupit, celle qui veut voir le crapaud, la biche et le lotus vivre éternellement ? Eh bien, quand elle perçoit ce duo d'amour sincère, elle reconnaît le puissant géniteur de vie et d'existence qu'elle aime tant. Alors, parmi les ondes de bonheur qu'elle a ressenties aux grands moments de sa conquête de l'existence, elle choisit les meilleures et elle nous les envoie : la naissance des étoiles, l'éclosion de la vie, son épanouissement dans l'océan...

C'est cela l'extase, le « Miracle ».

Tu ne me crois pas ? Essaye, et tu sauras... Quoi ?... Je te l'ai déjà dit ?... C'est vrai, mais ça vaut bien quelques répétitions.

Donc, quand une fois encore, le « Grand Voyage » nous avait été accordé, j'y voyais le signe que notre amour allait une fois de plus s'échapper du cauchemar : nous n'avions pas « baisé », nous avions « fait l'amour ».

 

 Pourquoi l'amant trompé est-il le dernier à s'en apercevoir ? 

 

Pourtant, les moments d'extase auraient bien pu n'être que des faux. Eh oui ! La Jeanne qui m'avait séduit aurait pu n'être qu'un habile escroc. Dans le personnage de bonne fée rouge que j'aimais, peut-être n'y avait-il de vrai que la beauté, la jeunesse et le sexe féminin ? Et aussi l'amour qu'elle me portait, puisqu'au moment de la réunion des corps, Mômmanh ne permet plus aux femmes de tricher : pour peu que l'amant soit bien à l'écoute de l'aimée, il sait distinguer le plaisir réel de la simulation.

J'aurais pu me poser cette question : « La vraie Jeanne, n'est-ce pas tout simplement la femme, amoureuse certes, mais pour moi haïssable, qui empoisonne mon existence ? » Mais je ne me la posais pas. Du moins, pas encore : il en fallait davantage pour que je perdisse la foi.

Supposez qu'un homme, ayant consacré toute sa vie à gagner une place de choix au paradis, arrive au dernier instant de sa dernière heure, cloué sur son lit de mort, et que l'ultime éclair de sa conscience lui révèle cette horreur : il n'y a ni enfer ni paradis !... Pour son âme et son corps personnels, tout est fini... Est-ce qu'il va, dans un spasme suprême, vomir tout ce à quoi il a consacré l'essentiel de sa vie ?

Il est probable que non.

Chaque fois qu'il éprouve un stress, l'homme charge son intelligence de lui trouver une réponse appropriée. C'est quasi-permanent : c'est la vie.

Il arrive que le stress soit un désir à la fois important et très fort : désir d'amour, désir d'enfant, désir de gloire, désir de vie éternelle... Dans ce cas, entraîné par Mômmanh, le moi ordonne une recherche approfondie : « Quels moyens à peu près sûrs mon environnement offre-t-il qui permettent de satisfaire mon désir ? » L'intelligence doit lui trouver les meilleures réponses possibles et leur fiabilité a une importance vitale.

Cette quête peut durer des années et coûter de très grands efforts. Aussi, quand elle est arrivée à son terme, il est difficilement envisageable de la recommencer. Donc, ses résultats sont enregistrés en qualité d'articles de foi, comme pour une idéologie, à ceci près que, cette fois-ci, le phénomène n'est pas collectif.

Voilà qui explique pourquoi le mari trompé est le dernier à découvrir l'infidélité de son épouse chérie, et réciproquement.

 

 Origine de plusieurs passions dévorantes ou vices : le jeu, l'avarice, la jalousie. 

 

Ce processus est contrarié quand le désir est tellement fort qu'il devient une exigence. J'ai évoqué cette aliénation tout à l'heure en parlant des enfants gâtés et de ma propre folie. Il existe d'autres exigences aussi invalidantes qui ne s'accrochent pas aux enfants gâtés, même si l'éducation les fait naître. Certains parents, par exemple, inculquent à leur enfant l'impérieux besoin de réussir des études brillantes, allant parfois jusqu'à les pousser au suicide. Diras-tu que ces malheureux enfants sont gâtés ?

Voici encore quelques exemples. Connais-tu un moyen sûr d'assurer ton immortalité ? De garantir ta santé ? Ou ta fortune ? Ou la fidélité de ton amour ?... Non, bien sûr : il y a toujours, dans n'importe quelle entreprise, des risques d'échec. Alors, le malheureux qui refuse ces risques devient l'esclave de son exigence. Il ne peut jamais acquérir la sérénité que donne une confiance en soi raisonnable, puisque rien ne peut lui apporter une telle confiance. Il est condamné à toujours chercher des moyens plus sûrs pour calmer son insatiable soif, sa passion qui le détruira.

Jamais de paix, jamais de liberté : toujours l'angoisse, jour et nuit.

Exige-t-il la fortune ? C'est un avare. Est-ce le luxe dont il ne peut se passer ? C'est probablement un flambeur.

Exige-t-il d'avoir tout l'amour de sa moitié ? Et voilà un jaloux. Son existence est devenue insupportable. Il peut y renoncer, ou s'acheminer vers la folie. Heureusement, j'avais vu la vie de ma mère transformée en enfer à cause de cet esclavage et je fis l'impossible pour l'éviter.

 

 En quoi le non-désir des bouddhistes est-il sain ? 

 

Voilà donc comment le bouddhisme qui fait du « non désir » le premier devoir aide les hommes à vivre : il les délivre de leurs exigences.

Je m'aperçois que nous avons laissé un mourant à la porte du paradis, quelques paragraphes plus haut. Nous pouvons maintenant le libérer. Si sa foi répond au désir de vivre toujours et si elle s'appuie sur de solides bases rationnelles, notre moribond fera son dernier pas en croyant entrer au paradis. Mais si au lieu d'un simple désir il a une exigence, le doute l'aura tourmenté tout au long de sa vie et ce tourment redoublera au moment de la mort. Ce n'est qu'après qu'il connaîtra enfin la paix.

Je connus une situation comparable, à ceci près que moi, j'avais encore le temps de corriger mon erreur et de réorienter ma vie ce qui, malgré tout, atténuait nettement le caractère impérieux du désir. J'étais accroché si fort à mon amour de rêve, à ma fée des cimes, que la réalité de la nouvelle Jeanne n'arrivait pas à s'imposer.

L'exquise naïveté dont je vous ai parlé au tout début renforçait mon aveuglement. Puisqu'une belle fille était une fée, un être parfait, elle ne pouvait être ni sotte, ni fourbe, ni méchante, ni malade. Pas même mortelle.

Heureusement, à son habitude, Jeanne ne put s'empêcher d'exagérer.

Sur sa demande, j'avais amoureusement et longuement préparé l'itinéraire de notre voyage : elle le jeta à la poubelle et nous balada au gré de sa fantaisie, « libres, dit-elle, et non plus enchaînés comme des cons à un programme stupide. »

Au cours de cette errance, il lui arriva une fois de disparaître tout un après-midi, sans prévenir : au camping où je faisais les cent pas sous la pluie, elle reparut le soir en compagnie d'un beau jeune homme qui nous invitait à dîner. Pendant tout le repas, elle l'enveloppa d'un doux regard, ensuite elle ne retira pas sa main quand il la pressa longuement dans les siennes, enfin, elle dit accepter de le suivre pendant que j'irais ranger la tente mais, voyant ma mine, elle y renonça.

Je ne pus fermer l'œil de toute la nuit, alors qu'elle dormit paisiblement, blottie contre moi. La chaleur et les ondes émanant de son corps auraient dû m'apprendre qu'elle m'aimait toujours, mais je ne savais pas encore traduire ce langage. Le lendemain, quand je lui eus dit ce qui me tourmentait, elle m'accusa d'être un jaloux pervers. La scène dura toute la journée et

pourtant, au soir, l'amour me tenait encore enchaîné.

Alors Jeanne se mit à me traiter comme si j'avais été son chien bâtard et elle un maître sadique. D'accord,elle ne me donnait pasde coups de bâton sur la truffe : elle faisait pire. A journées entières, je devais la suivre comme si elle m'avait tenu en laisse, et j'ignorais tout de notre emploi du temps, à supposer qu'il y en eût un. Si j'osais demander à quoi j'allais être utilisé, elle me rabrouait furieusement :

 

« Pauvre pedzouille, te voilà bien loin de ton trou, hein ! Tu as la trouille et ça te rassure de marcher dans les clous, minable ! Eh bien moi, je suis libre ! Tu n'as qu'à me suivre, tant que je te supporte encore. Allez ! Réveille-toi et avance. Et puis ferme ta bouche, sinon tu vas avaler des mouches. »

Les épisodes s'enchaînaient à un rythme abrutissant, tous plus pénibles les uns que les autres.

« - Jeanne, le réservoir est à sec. Je dois aller faire le plein.
- Pauvre abruti ! Si, au lieu de te masturber les méninges, tu cherchais à être un tout petit peu efficace, le plein serait fait. Tu vas encore tomber en panne sèche au milieu d'une forêt déserte, malin comme tu es. Mais qu'est-ce qui m'a pris de m'embarquer avec un pareil demeuré ? »

Un soir où elle s'était couchée sans m'avertir, à son habitude, je trouvais la tente verrouillée de l'intérieur. J'osai l'appeler et lui demander bien poliment de m'ouvrir : « Ah ! Te voilà ! Et tu me réveilles gentiment alors que je rêvais de Gérard Philippe. A la place de mon beau chevalier, c'est ta tête de cauchemar qui vient me harceler une fois de plus. Eh bien non ! C'est ma nuit de repos. Va dormir dans ta belle auto, mon gars... »

Ce fut pour moi une nuit blanche de plus. Je l'employai à déchirer la corde qui m'attachait encore à Jeanne. Au début s'imposait le plus souvent l'image de la douce fée qui m'avait pris dans ses bras et offert son corps de lumière. Sur cette vision vers laquelle je tendais les bras en soupirant s'inscrivait l'autre image, celle de la virago qui venait de me jeter dehors.

 

 Quelles ressources exceptionnelles avons-nous pour affronter les dangers immédiats ? 

 

Comme je n'y comprenais rien, mon démon que vous connaissez ne manqua pas de venir me proposer gentiment ses services, mais je lui écrabouillai la gueule d'un coup de talon. Quand mon existence est en danger immédiat, ma mômmanh mobilise des forces insoupçonnées pour le renvoyer dans sa niche.

Peu à peu, je devins capable de me dire : « La vraie Jeanne, c'est cette mégère cent fois pire que ta mère. Oublie l'autre. Puisque tu as pu allumer l'amour d'une belle fille, tu en trouveras bien une autre. Il y en a au moins deux milliards sur la terre et toi seul, tu ne rencontrerais pas celle que tu cherches ?... Allons donc !... Plutôt dix fois qu'une !... Surtout, ouvre bien les yeux afin de ne pas la rater. Et tâche de bien lire dans son regard si l'appel de l'océan s'y trouve. »

Les sièges usés de la Deudeuch alliés à l'humidité d'une nuit de pluie m'avaient brisé le corps et les os. Au petit matin, j'eus peine à me déplier. Il pleuvait toujours. Je compris d'une nouvelle façon l'expression « ne pas se sentir bien » : mes sens percevaient l'environnement avec une acuité inhabituelle, me semblait-il, mais les messages qu'ils m'envoyaient avaient un goût étrange, comme si un corps autre que le mien les eût convoyés. « Je ne sentais plus bien » mon propre corps : il aurait été sage de me reposer un peu avant de reprendre la route. Je collai mon oreille à la tente et j'écoutai : Jeanne dormait paisiblement. Quelle que fût ma rancœur, je me gardai de réveiller le dragon. Puisque je ne souffrais plus depuis que ma décision était prise, je jugeai inutile de provoquer une nouvelle colère.

J'eus la chance de trouver une auberge déjà ouverte dont la douce chaleur associée à un copieux petit déjeuner ragaillardirent mon corps. J'allai chercher Jeanne. Quand nous fûmes attablés, je lui dis.

« - Comment se fait-il que tu aies si bien dormi ? Nos disputes ne te font pas souffrir.
- Je ne suis pas comme toi, un masochiste qui se torture les méninges. Je suis libre, moi. Si tu m'empoisonnes la vie, je peux à tout moment reprendre ma liberté. Je ne serais jamais attachée...
- J'ai cru que tu m'aimais.
- Pendant quelque temps, oui. Mais en ce moment, que m'apportes-tu à aimer ? Rien ! Ce n'est jamais gagné, tu sais : il faut me mériter et tu en es de plus en plus loin.
- Encore plus loin que tu crois.
- Ah bon ?...
- Je te quitte.
- Oh là ! Là ! En voilà un grand garçon ! Eh bien... c'est gentil de me prévenir quand même. Tu me ramènes chez moi ? Ou je rentre à pied ?
- Je t'emmène à Paris. Nous partons. »

Elle avala son petit-déjeuner et sortit rapidement. Je ne vis même pas qu'elle était pâle, ô combien ! Elle consacra un temps exagérément long à sa toilette et je ne devinai pas qu'elle avait besoin d'être seule pour pleurer. Ensuite, elle se mit à ranger toutes les affaires avec frénésie, ce qu'elle ne faisait pratiquement jamais. Donc, je ne fus même pas surpris qu'elle eût fait ce travail en dépit du bon sens, mêlant le sec et le mouillé, le sale et le propre, ses affaires et les miennes. Trois fois, elle refit les bagages, toujours avec la même fougue qui ressemblait à de la rage.

 

Je me sentais comme un prisonnier tout juste débarrassé de ses entraves. Il me fallait réapprendre à circuler librement. Je ne haïssais plus Jeanne, car il faut aimer pour haïr. Alors dis-moi, comment diable aurai-je pu prendre conscience de la souffrance qu'elle dissimulait si farouchement ?

 

C'est beaucoup plus tard que je compris. Au camp de vacances de Montchauvin, la rouge fée de banlieue m'avait servi tout ce qui pouvait me rendre amoureux fou ; peu lui importait que ce fut du vrai où du toc. Ensuite, quand elle m'avait cru bien attaché, elle avait entrepris le dressage : il fallait que je me soumette entièrement à ses volontés. Mais, conformément à son caractère, ma fée désormais démaquillée n'avait pas fait les choses à moitié : à grands coups de seaux d'eau glacée, elle avait fait un dressage suffisamment excessif pour dessaouler n'importe quel homme ivre d'amour.

Ainsi, puisque Jeanne, emportée par son trop grand élan s'était elle-même rendue repoussante, elle avait presque étouffé mon amour et je n'eus pas trop de peine à lui dire adieu dès notre arrivée. Pourtant, elle était subitement redevenue charmante. Je craignis de me laisser à nouveau prendre à ses filets. Je n'allai rendre visite ni à sa famille, ni à sa glorieuse et prolétaire cité rouge de banlieue : Vieuvy-sur-Seine.

Après l'avoir déposée, elle et ses bagages, à la porte de son immeuble, je repris ma route. Il me vint en tête ces vers idiots :

« Parisien,
Tête de chien,
Parigot,
Tête de veau. »

Ils me plurent. Je me mis à les déclamer à tue-tête. Cela me fit du bien.

En dépit d'une forte tempête qui déversait des seaux d'eau sur mon pare-brise et me laissait tout juste, de temps à autre, deviner la route, je conduisis Nouvelle Deudeuch jusque chez moi, au cœur de mon bocage natal.

 

 
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