Mon Amour de L'An 2000 - Georges Réveillac
 
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Chapitre 4 : Alléluia

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Alléluia

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(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence", "besoin d'existence", va voir au chapitre 2. )

 

 Quelles sont les conditions d'un grand amour ? 

 

L'illusoire certitude d'avoir enfin rencontré 1' « Unique », nous sommes nombreux à l'éprouver. C'est probablement un tour, un de plus, que nous joue Mômmanh. Dans notre patrimoine, elle aurait écrit : « Si tu rencontres un être de l'autre sexe qui te plaît énormément, tu éprouveras désormais pour lui un attachement aussi fort que pour tes père et mère. » Or, papa et maman sont bien uniques au monde ? Non ?...


Il y a bien, bien longtemps, dans sa mémoire vivante, Mômmanh découvrit les bienfaits de la reproduction sexuée. Elle lui fit une place d'honneur, tout près d'elle, tout en la dotant à profusion de désir et de plaisir.


Tout dernièrement, dans sa mémoire humaine, Mômmanh s'aperçut que, même s'il n'est pas associé à la reproduction, l'amour est bénéfique. Alors, elle l'a installé aux premières loges et doté comme le plus chéri de ses enfants. Elle accorde les plus belles primes aux amants dont les qualités existentielles se complètent le mieux.


Qu'ils aient, en premier lieu, les mêmes valeurs. Sinon, leur alliance sera provisoire comme celle des Américains et des Talibans face à l'ennemi commun soviétique.


Les valeurs morales viennent en tête, mais il y a aussi les autres. Ainsi tel couple va donner beaucoup à la culture et tel autre à la nature. Ces autres valeurs, même quand elles se matérialisent par des passions, doivent rester secondaires au nom de la morale, mais ce n'est pas toujours le cas.


Ceci posé, il n'est nullement nécessaire que les amants aient les mêmes goûts. Si tous les deux adorent les arts, par exemple, l'un peut aimer le baroque et l'autre le classique, l'un la peinture et l'autre la musique, l'important étant que dans leur voie commune ils s'entraident et se complètent au mieux. S'ils apprécient tous deux la bonne cuisine, l'un peut aimer la faire et l'autre laver la vaisselle, l'un peut adorer la confiture et l'autre le fromage. Il faudra donc que, dans leurs rôles préférés, ils se complètent harmonieusement, ainsi que Mômmanh les a conçus : l'un élève le futur bébé dans son ventre, l'autre les protège.


Et ce n'est pas tout. Ayant accordé leurs désirs existentiels, valeurs et goûts, il faut encore qu'ils apportent les meilleurs moyens pour les réaliser, ces désirs, sans quoi ceux-ci resteront à l'état de rêves douloureux. Les candidats à l'amour doivent être dotés de toutes les qualités qu'il faut pour cela, la beauté, l'intelligence, la force, le courage, la culture... Ce ne doit pas être la condition première, mais c'est néanmoins la plus importante.

L'amour est comme un commerce. Non ! Pas « Boutique Mon Cul ». Une sorte de troc où , plutôt que d'échanger, on met en commun des atouts existentiels. Chacun montre à l'autre ce qu'il a apporté et les deux candidats négocient longuement : « - Ce n'est pas assez. - Je n'aime pas du tout cela. - Ajoute telle et telle chose... ». Quand chacun se trouve satisfait du marché, l'amour, qui a monté en eux jusqu'à les submerger, commence à consolider les liens qu'il a tissés de l'un à l'autre. Encore un peu et ces liens deviendront tellement solides qu'il sera très difficile et douloureux de les rompre.


Alors, le moment est venu de procéder à la première signature du contrat. Pour des raisons pratiques, il vaut mieux faire cela dans un bon lit. C'est là que Mômmanh donne son cadeau, quand les amants ressentent une explosion de bonheur. Il se produit en eux une gerbe d'étincelles, joyeuses qui s'en vont rejoindre les étoiles. Ils ont alors l'impression d'être délivrés de leur fichu « Moi », fondus l'un dans l'autre d'abord, puis fondus ensemble dans l'univers en marche. Peut-être qu'ils ont rejoint Mômmanh ? Peut-être qu'ils ont trouvé une fenêtre sur ce que les bouddhistes appellent « le nirvana » ?


L'amour est un commerce, avons-nous dit, mais un commerce très spécial. Il ne se fait pas avec de l'argent car on ne peut acheter aucun sentiment, encore moins le sentiment amoureux. Malgré tout, l'argent est pris en compte dans le marché amoureux : celui qui en possède inscrit une qualité de plus à son actif.


La foire aux amours bat son plein au printemps et elle dure toute l'année.


A la foire aux amours, l'homme y recherche une déesse, en toute simplicité. Elle doit avoir la beauté qui éclairera son chemin, elle doit aussi être sexy et aimer faire l'amour, elle doit incarner le travail, l'intelligence, l'inspiration, la maternité, elle doit, elle doit, elle doit... A son tour, maintenant. A la foire aux amours, la femme y recherche le dieu qui comblera tous ses désirs sans jamais se lasser, rien de plus. Tu sais bien que certaines qualités sont demandées par tout le monde : beauté, savoir, courage, humour...


Mais il n'y a ni dieu ni déesse à la foire aux amours, ça n'existe pas. Alors les clients se contenteront de chercher les meilleurs dans ce qui existe, ceux qui présentent au mieux les qualités existentielles recherchées. La femme jeune, et belle, et riche, intelligente, active et gaie de surcroît, cette jeune beauté sera très demandée. Dans la multitude de ses soupirants, elle choisira un homme jeune, et beau, et riche, fort, inspiré, repoussant la tristesse avec son humour. Et les autres continueront de soupirer si ça leur chante. Les beaux partis iront avec les beaux partis et les minables n'auront plus qu'à chercher leur bonheur dans les invendus. C'est ce qu'ils font généralement.


Toutefois, pour augmenter leurs chances de faire une belle conquête, ils peuvent aussi chercher à se doter des qualités qui leur manquent, et c'est ainsi que la plupart agissent. Ils ont compris que pour demander beaucoup à l'amour, il faut lui apporter beaucoup. Et dans ce qu'on offre à l'aimé, il faut bien que le souci de satisfaire autrui éclipse le souci de soi.


Tout ceci pour arriver à cette évidence que tu connais, bien entendu : pour avoir quelque chance de réaliser l'amour de tes rêves, il faut te dépasser et te dépasser encore. Sinon, il faudra te contenter des restes refroidis dont personne n'a voulu. C'est la plus importante règle de la stratégie amoureuse, tellement omniprésente que j'ai oublié de la citer en premier lieu.


Voilà donc comment l'amour tire les hommes vers le haut.


A la foire aux amours, donc, personne n'a trouvé la divinité charnelle dont il rêve. Dans le choix limité qui existe, chacun doit se contenter de ce qu'il est capable de payer en monnaie d'amour. Tout le monde devrait se sentir frustré, mais il n'en est rien car le sentiment amoureux accomplit des miracles.

 

 Pourquoi le plaisir d'amour est-il inscrit dans notre hérédité ? 

 

Multiplier mes forces grâce à ma moitié, me tirer vers le haut grâce à la compétition amoureuse : voilà deux bons moyens d'avancer dans la conquête de l'existence. Mômmanh le sait bien, et elle accorde la plus belle de ses récompenses aux meilleurs amants.

Quelle probabilité y a-t-il pour que deux âmes en quête d'amour découvrent, d'emblée, qu'elles se complètent au mieux ? Aucune !... Aussi, tu penses bien que les négociations amoureuses ne peuvent être que longues et ponctuées de crises. Bien souvent, d'ailleurs, elles sont rompues avant terme. Comment pouvais-je croire que nous étions le couple élu en train d'escalader joyeusement le ciel, sans même avoir besoin de reprendre son souffle ?

Eh bien, cette symphonie de l'imbécile heureux, supporteras-tu de l'écouter encore un peu ?

Je voulais partir en Afrique Noire. Y découvrir un autre monde mystérieux, nouveau, simple, au sein d'une nature exotique et intacte, monde admiratif, reconnaissant, amical... , monde où je porterais le progrès moyennant un salaire très confortable. Grâce à tout ce que j'avais appris sur les bienfaits de l'éducation et sur l'égalité des hommes, nous allions réaliser de grandes choses en Afrique. Ah mais !

Eh bien, Jeanne avait aussi ce projet ! Elle avait attendu de me rencontrer pour le réaliser. De nombreuses années plus tard, j'appris qu'elle n'avait jamais envisagé de s'expatrier avant que je lui en parle.

Nous continuâmes de tricoter ensemble nos deux existences : toujours, l'accord était parfait, de plus en plus savoureux à mesure que nos êtres se fondaient en un couple heureux.

J'avais dans la tête une grande maison rustique que nous achèterions plus tard, à la campagne, au milieu d'un grand parc, pas trop loin de la mer et tout près d'une ville chargée d'histoire, ville d'une taille raisonnable pourvu qu'elle fût un riche foyer culturel bien doté en équipements de toutes sortes. Là, nos enfants grandiraient harmonieusement, nourris de nature, de culture et de liberté. Là, chez nous, nos amis seraient accueillis chaleureusement grâce à ma délicieuse épouse qui ferait pour eux le ménage, les courses et la cuisine. Notre confort matériel étant ainsi assuré, moi, je m'emploierais à meubler généreusement les loisirs de nos invités : je leur proposerais des jeux, des excursions, j'engagerais des discussions passionnantes, sur le matérialisme dialectique, par exemple. Je conduirais le métier et ensemble nous tisserions des moments inoubliables. La grande maison à la campagne serait le domaine où notre bande, tel le club des Jacobins, s'emploierait à rebâtir un monde à notre convenance.

Peut-être aussi ferais-je la vaisselle, à l'occasion.

Eh bien ! Tu l'as deviné : naturellement, Jeanne en rêvait aussi de cette vie de château sans domestiques. C'était merveilleux !

Chaque étape de notre mutuelle exploration apportait ainsi une révélation inespérée et la fusion de nos êtres se poursuivait, étincelante comme un diamant, jouissance subtile, délicate, élégante, forte, parfumée, tonique,... exquise ! en un mot. Ah ! Le bon temps !...

Je suis gourmand. Et j'espérais bien devenir, à force d'exercices, un gourmet raffiné et heureux. La méthode était simple : pendant des années et des années, je goûterais et comparerais les saveurs exquises que je n'avais pu, jusque-là, m'offrir. A force d'obstination, au fil du temps, ma sensibilité gustative s'affinerait. Et viendrait le moment où une belle orchestration culinaire me transporterait d'émotion jusqu'au paradis des gourmets. Ainsi, quand ton âme s'est enfin ouverte à la musique, une symphonie de Mozart t'arrache-t-elle des larmes de joie. Ainsi retrouves-tu voguant dans l'infini océan étoilé d'algues bleues. Non ?...

Cela se dit autrement en langage courant : « Planer ».

Cependant, je n'envisageais nullement d'apprendre à faire la cuisine, ce qui, dans mon esprit et à notre époque, eût été inconvenant : à chacun son rôle ! Le Ciel venait de m'envoyer la cuisinière. J'attendais donc de mon amour qu'elle me mijote des plats exquis ; bien sûr, à cause de ses régimes, elle pourrait à peine les goûter, mais je lui en ferais l'éloge tendrement, et même publiquement. Tiens ! A ce propos, il me revient une image de mon enfance.

Mon grand-père était en colère contre ma si gentille grand-mère et, par la fenêtre, jetait dans la boue de la cour son repas du soir : son écuelle de soupe. Du pain trempé avec un bouillon au saindoux garni avec des légumes du jardin : c'était cette même soupe paysanne qu'il mangeait deux fois par jour ; mais, ce soir-là, d'après ses dire certainement exagérés, elle était infecte. Eh bien, cela ne se produirait pas chez moi.

Que mon amour fît pour moi la cuisine me paraissait aussi naturel que de respirer et, d'ailleurs, Jeanne manifestait beaucoup d'enthousiasme à cette idée. Tiens ! Elle sut même me faire saliver en décrivant une de ses spécialités, savoureuse certainement, mais dont j'ai maintenant oublié jusqu'au nom, quoi que son évocation me mette encore l'eau à la bouche. Alors que je ne lui demandais rien, elle avait promis que je me régalerais avec ce mets qui devait être doublement savoureux, puisque préparé à l'amour et au feu de bois.

J'espère bien avoir un jour l'occasion de le déguster.

Elle partageait tous mes goûts, elle approuvait tous mes projets. Je l'aimais de plus en plus jusqu'au moment où je me dis : « Mais alors, je l'aurai tout le temps sur le dos ! » Allez savoir pourquoi, en dépit de tout mon amour, cette perspective fit monter en moi des bouffées d'angoisse. Je le dis à Jeanne, ce qui la fit bien rire.

« - Enfermés à vie, rien que nous deux, dans une bulle, nous réchauffant au feu de notre amour ? Mais il n'y aurait bientôt plus de bois à brûler !
- Soudés l'un à l'autre comme des frères siamois ? Non, l'amour ne peut être une infirmité.
- Oh ! Quelle horreur !... Dis-moi, Michel chéri, tu ne seras jamais loin, quand même ?... que je puisse t'appeler si j'ai besoin de toi.
- Je ferai mon possible, Jeanne chérie.
- Dis-moi, Michel, tu n'en profiteras pas pour aller courir les filles, hein ? Tu me le promets, Michel ? D'ailleurs, si une de ces bécasses essaie de me piquer mon homme, je lui fais la peau !...
- J'irai te porter des oranges en prison, ma chérie... »

 

Au premier rang des activités que je voulais pratiquer sans Jeanne, il y avait la pétanque. A l'époque, ce jeu faisait partie d'un ensemble de loisirs où la présence d'une femme était inconvenante : le bistrot, les spectacles sportifs, le tiercé bien arrosé, la chasse et la pêche... Une femme « bien » n'allait pas « traîner » en compagnie des hommes, et puis elle avait bien assez à faire à la maison. Donc, de temps à autre, j'irais faire une pétanque avec des copains aussi passionnés que moi. Je ne manquerais pas de rapporter à Jeanne, honnêtement, les bons coups que j'aurais réussis ou manqués, en qualité de tireur, de pointeur ou de stratège : elle saurait apprécier.

J'envisageais aussi d'aller à la pêche. Comme l'intrépide chasseur des temps préhistoriques, je sortirais affronter les dangers de la nature sauvage pendant que, bien au chaud dans la hutte, ma farouche compagne veillerait sur nos petits. Et je rapporterais triomphalement un plein panier de poissons encore frétillants que je jetterais à ses pieds. - A la réflexion, il me paraissait plus convenable de ne pas le jeter. Je me contenterais donc de le déposer. - Et, pendant que ma Jeanne serait affairée à vider, laver, cuisiner le produit de ma pêche, notre nourriture durement gagnée, je lui réjouirais le cœur par le récit de mes exploits dignes d'Ulysse, je lui ferais savoir comment moi, « Renard Subtil », par une connaissance intime de la nature associée à beaucoup de ruse, j'aurais pu réussir autant de prises difficiles. Et là encore, elle saurait apprécier. Elle n'irait sans doute pas jusqu'à porter un collier fait avec les dents de mes plus beaux brochets, mais elle saurait au moins reconnaître en moi le fin pêcheur et l'ami de la nature.

Je voulais aussi me réserver beaucoup de temps pour mes recherches intellectuelles ainsi que, par ci, par là, de longues heures pour marcher en cogitant et réciproquement. Tu n'as quand même pas oublié que je m'étais donné pour mission de refaire le monde ?

Pendant que je serais occupé par mes activités personnelles, Jeanne pourrait se consacrer aux siennes. En premier lieu, elle prendrait soin de son corps et de sa beauté, et je l'approuvais sans réserves. Elle serait ainsi amenée à fréquenter divers lieux : salle de gymnastique, piscine, salons de coiffure et d'esthétique, boutiques et magasins... Je découvris que cette création artistique quotidienne prend beaucoup de temps et d'argent : c'est le prix à payer pour que continue de luire l'Etoile du Berger, et je l'acceptais de grand cœur, à condition toutefois qu'elle n'empiétât pas trop sur le temps consacré aux activités prioritaires.

Pour le reste, exceptée, parfois, la visite d'une exposition de peinture, Jeanne n'avait pas d'autres passions personnelles à satisfaire. Pendant que je serais absent, elle veillerait sur la nichée tout en préparant un nid bien accueillant pour mon retour.

Au camp de vacances, souviens-toi, elle était l'intendante et moi le chauffeur. Nous passions beaucoup de temps ensemble, dans la fourgonnette, sur les routes de montagne. Est-ce que les paysages grandioses nous inspiraient ? Il me semble. Nous parlions beaucoup, faisant couler nos deux existences l'une vers l'autre, comme deux ruisseaux.

C'est ainsi que furent explorés quelques-uns des domaines où se situaient nos goûts communs : les voyages, le cinéma, la lecture, la musique, les conférences, les sciences de la vie, le jardinage... Nous ne risquions pas de nous ennuyer ! Eh oui, même le jardinage ! Si elle n'aimait pas abîmer ses belles mains en travaillant la terre, du moins appréciait-elle les jolies fleurs que je ferais pousser, et elle serait ravie d'éplucher les légumes du jardin.

Je lui racontai ma famille, mes amis et elle fit de même : là encore, l'entente était parfaite. Nos deux existences s'ajustaient exactement, comme les deux parties d'un portrait déchiré. C'est impossible : j'aurais dû le savoir et devenir méfiant. Penses-tu ?... J'étais littéralement ravi.

Oui. C'est bien ainsi qu'alors, du haut de mes vingt-cinq années d'immaturité, je vivais l'Amour. Et maintenant que l'excès de maturité m'entraîne vers la tombe, notre amour n'est plus un rêve éveillé. Hélas, il a été maintes fois menacé, écorché, blessé sauvagement, mais il est bien vivant, solidement campé sur ses racines tel un jardin qu'on a fait renaître sur les décombres d'un champ de bataille. Il y a une tombe dans ce jardin. Le prix de nos fautes est lourd : jamais nous n'aurons fini de payer.

Tu sais qu'on ne devrait pas aller faire la guerre sans une solide préparation : eh bien, il en est de même pour l'amour, surtout quand il doit produire des enfants.

Pendant les longues pauses de ces jours d'été, nous aimions grimper jusqu'à un alpage, à la lisière de la forêt, au bord d'un petit torrent qui formait là une cascade étincelante. J'y prenais une douche glacée qui crispait tous mes muscles et m'obligeait à courir un peu sur la pente : j'évacuais ainsi le désir qui m'envahissait et mon trop-plein d'énergie. Apaisé, en pleine forme, je venais m'allonger au soleil, dans l'herbe drue de l'alpage, près de la merveille faite de chair.

J'appris de sa si jolie bouche d'où ne pouvaient sortir que des perles et des baisers - Pas des mensonges en tout cas ! -, j'appris ce dont je me doutais bien un peu mais que personne, à part ma mère, ne prenait plus la peine de me dire. Je peux bien le répéter ici où la fausse modestie n'est pas de mise : je suis très intelligent !

Cela n'est pas évident et seul un esprit subtil peut s'en apercevoir. En effet, avant de parler, je cherche longtemps mes mots, si longtemps que mes interlocuteurs, à bout de patience, s'expriment à ma place ou passent à un autre sujet. Tu as compris qu'on me laisse rarement la parole. Sous ces apparences trompeuses, Jeanne avait su tout de suite discerner mes grandes qualités intellectuelles et elle me le dit sans détours, prenant spontanément dans notre couple la place que je jugeais être naturellement la sienne : elle me demanderait conseil comme à un maître bienveillant et elle mettrait sagement en pratique mes avis éclairés. Ah ! La fine mouche. Elle avait bien su découvrir le meilleur de moi-même. Comme je l'aimais !

Au contact de sa peau si douce, je sentais de chaudes ondes de bonheur qui irradiaient dans tout mon corps. Certains endroits étaient plus sensibles que d'autres. Elle m'avait dit ressentir la même chose et je lui avais demandé:

« - Est-ce qu'un radiateur électrique éprouve les mêmes sensations quand on lui envoie le courant ?
- Pour le savoir, il faut d'abord lui apprendre à parler. »
, m'avait-elle répondu en riant.

 

Ah mais ! Quelle merveille ? Qu'avais-je bien pu faire pour mériter cela ?

Elle me révéla encore une chose que, cette fois, j'ignorais totalement. Eh oui : je suis brave. J'avais peine à la croire. Là encore, ce n'est pas évident. C'est une qualité qui ne se révèle sûrement que face au danger. Je n'étais guère convaincu qu'elle eût raison : tant pis, j'acceptai le compliment tout en souhaitant n'être jamais mis à l'épreuve ou, du moins, pas en présence de ma reine. Hélas ! Chienne de vie ! J'allais sans tarder être mis en demeure d'honorer mon chèque sans provisions.

Un soir, au centre de vacances, un de nos pensionnaires s'était cassé une jambe et il fallait appeler une ambulance. La cabine téléphonique, au milieu des chalets de paysans, était gardée par deux chiens de berger qui grondaient et montraient des crocs impressionnants. Si j'avais été seul, j'aurais sauté au volant de la fourgonnette pour descendre jusqu'à la vallée par la route en lacets que tu connais déjà ; là, dans le gros bourg de Bellua, j'aurais pu téléphoner en toute sécurité.

Mais « Elle » était là.

Alors, je pris une profonde inspiration et j'y allai, vers ce destin menaçant. Je m'imposai une allure décidée qui, cependant, se révéla légèrement trébuchante, et j'obligeai mon esprit à se concentrer sur cette maudite conversation téléphonique. Je m'abstins de parler : car si la demi-obscurité dissimulait mes tremblements, elle n'aurait pu masquer les chevrotements de ma voix. Et « Elle » était là ! « Elle » aurait approché, « Elle » aurait tout découvert ! Démarche trébuchante, mains tremblotantes et voix chevrotante : mon compte eût été bon ! « Adieu, ma belle ! Et toi, minable ! Va t'en rejoindre le troupeau des cloportes ! »

Est-ce qu'il y eut, ce soir-là, un miracle, pour aider le mécréant que je suis ? En tout cas, il est certain que, tels les lions de Daniel, les deux cerbères qui s'étaient institués gardiens de la cabine téléphonique de Montchauvin se couchèrent à mes pieds. Et la grande aventure put continuer. J'en tremble encore.

Est-ce que je dis alors : « Merci mon Dieu ? Peut-être,... entraîné par une vieille habitude. Maurice, un de nos oncles préférés, aime à citer. « Un sourire de toi, et j'avale un camion de briques !... » Plutôt donc, j'aurais dû dire : « Merci, l'amour, toi qui nous fais accomplir des prouesses étonnantes. »

Avec la même perspicacité, Jeanne découvrit encore que j'étais un artiste né, que mon goût était des plus sûrs, que je possédais beaucoup d'autres trésors que je ne soupçonnais pas : gentillesse, patience, endurance, générosité, ténacité,... le tout livré en vrac car nous n'avions pas le temps d'en faire l'inventaire complet et détaillé.

Mais comment pouvais-je digérer un tel gavage de compliments ? Et avec ravissement, encore ! Tu trouves que j'étais puant de prétention : eh bien non, rassures-toi. Je savais bien ne pas avoir acquis, dans ma courte expérience de jeune homme, toutes les qualités dont me parait Jeanne. Mais je croyais, et je crois de plus en plus, que l'homme a des possibilités supérieures à ce que l'on admet couramment. Ces aptitudes à embellir notre existence, j'étais loin de les avoir développées : mais, pour y parvenir, ne voyais-je pas la vie devant moi et la force que me donneraient les encouragements de Jeanne ?

Dans mes exaltants projets, j'avais négligé au moins un facteur important : le temps, le peu de temps dont nous disposons. Mais, n'es-tu pas là pour continuer les conquêtes ?

Mes vastes connaissances greffées sur une grande intelligence, mon esprit méthodique, rigoureux et ouvert, mon sens moral rehaussé de générosité, mon énergie et ma forte volonté : ces trésors de ma personnalité faisait de moi plus qu'un guide. Je serais le chef vénéré autant que bien-aimé. Nous discuterions de tout, bien sûr, mais la décision me reviendrait toujours, ainsi que le contrôle de son exécution. Je trouvais cette constitution de notre futur empire familial tout à fait sage. Mais oui ! c'était encore ainsi, en ce temps-là !

Pourtant, j'avais étudié à l'Ecole Normale d'Instituteurs et je pratiquais le marxisme : ces deux écoles tenaient pour naturelle l'égalité de l'homme et de la femme, mais il faut croire que je n'avais pas tout compris. Peut-être te l'ai-je déjà dit, à l'Ecole Normale précisément, en terminale, j'avais étudié dans une classe mixte, ce qui était alors une exception. En compétition avec des filles, j'avais pu constater qu'elles étaient aussi intelligentes que les garçons. J'ai encore le souvenir de conversations qui me paraissaient savantes tout en étant enrichies d'imagination, de poésie et d'humour. Le monde qui s'y dessinait sous un jour nouveau était riche de promesses. Ces conversations ont été des moments délicieux.

Malgré tout, comme la plupart des hommes jusqu'à cette époque, je croyais que la femme ne devait pas « porter la culotte ». J'étais convaincu qu'en dépit de leur intelligence, les filles avaient un caractère fantasque, charmant certes, mais qui leur interdisait l'accès à de hautes responsabilités. Donc Jeanne serait la sage épouse que j'attendais. Quoi que désordonnée, distraite, impulsive, souvent maladroite, elle s'engageait de tout cœur à ne pas décevoir son époux bien-aimé : mes conseils avisés conjugués à la vigueur de notre amour devaient amener cette partie trop humaine de son être à devenir digne de moi.

« Et je vis que cela était bon. » (Ces paroles, dans la Bible, sont attribuées à Dieu quand il contemple les fruits de sa création. )

Oui, tu as le droit de rire.

 

D'ailleurs, Jeanne ne tarda pas à me fournir la preuve de sa bonne volonté. J'avais une vieille Deudeuch qui atteignait ses 85 km/h. sur le plat, et même 90 ou 95 avec un bon vent arrière soufflant dans la toile. J'en étais fier et j'y tenais beaucoup. J'avais eu l'intention d'en faire ma voiture de dragueur - heureusement, car je n'avais pas les moyens de m'en offrir une autre - et je m'étais bien convaincu que les belles qui ne sauraient pas l'apprécier seraient immédiatement déconsidérées.

Je trouvais que ses balancements parfois étonnants étaient un jeu en pleine harmonie avec les belles courbes de notre planète, des élans de tendresse à l'égard du paysage, en quelque sorte. De même, sa ligne sans prétention de paysanne qui s'en va au marché et son comportement modeste étaient bien conçus, à mon avis, pour ne pas offenser la nature. Quant à sa nonchalance, elle me laissait tout le loisir de découvrir le paysage sans en être empêché par l'effort de pédaler qu'imposait mon précédent véhicule ou l'extrême vigilance que requièrent les bolides actuels.

Deudeuch nous emmenait en balade les jours de congé. Mais pourquoi diable voulais-je me persuader et convaincre ma belle que c'était la meilleure voiture du monde ? Pourquoi allai-je jusqu'à vouloir lui faire escalader les montagnes ?

Voilà : nous avions descendu un sentier de jeep dans les alpages, un sentier vraiment très raide. Nous avions promené notre amour dans la montagne. Le soleil, l'air vif, et les tendresses de la nature lui avaient fait du bien : il avait continué de s'épanouir. C'était l'heure de rentrer. Deudeuch, malgré toute sa vaillance, ne parvenait pas à remonter la pente. Grâce à Jeanne, je n'avais plus aucun complexe. La voiture était un modèle à embrayage automatique : moteur en marche, je passai la première, serrai le frein à main, et dis à Jeanne de se mettre au volant pendant que j'irai pousser derrière. Elle ne savait pas conduire, mais il suffirait qu'elle exécute les quelques gestes simples que je lui indiquai : accélérer à fond, libérer le frein à main, tenir le volant.

L'opération commença bien et je crus qu'elle allait réussir : Jeanne accélérait à fond, je poussais de toutes mes forces, et la voiture avançait mètre par mètre, grignotant la montée. C'est alors que mon Amour eut l'inspiration ! Il faut que tu le saches : quand ça la prend, elle passe tout de suite à l'acte. - Elle descendit soudain pour m'aider à pousser ! Deudeuch recula aussitôt en me bousculant sans ménagements ; elle réussit toute seule un superbe demi-tour, puis elle entreprit un vertigineux slalom dans l'alpage et, n'hésitant plus, se dirigea résolument et de plus en plus vite vers l'invisible vallée avant de se planter, loin de nous, dans un majestueux sapin dont la tête dodelina un peu en signe d'étonnement.

Alors, un grand silence se fit.

Ce fut à ce moment, dans cette nature ensoleillée à nouveau paisible, qu'éclatèrent des sanglots irrépressibles arrosés d'un torrent de larmes. Quelques vaches interloquées vinrent voir, puis ayant renoncé à comprendre, se remirent à brouter, occupation dont l'importance ne faisait aucun doute.

Maintenant que je comprends comment j'ai été appâté, ferré, emballé, ficelé et entraîné par mon Amour dans sa tanière, je sais que ces sanglots -là échappaient au stratagème : ils étaient vrais !

Jeanne se tordait dans l'herbe, sans aucun souci pour sa beauté. A travers les sanglots, les larmes et les cheveux fous qui retombaient sur sa bouche, elle éructait bruyamment un flot de paroles que je recueillais pieusement, tel un prêtre de Delphes écoutant la Pythie. En voici une traduction à peu près juste : « C'est toujours pareil. Je rate tout ce que j'entreprends. Michel ! Je n'aurai jamais d'enfants Je les tuerais, maladroite comme je suis ! Oh je veux mourir ! Non Ne me touche pas. Tu ne connais rien. Laisse-moi. Je veux mourir... »

Aïe ! La détresse de Jeanne était assez forte pour percer la carapace de ma stupide vanité. Moi qui me croyais apte à tout maîtriser grâce a mon esprit éclairé, voilà que je ne comprenais rien à cette crise apparemment grave. J'étais désemparé...

Maintenant, je crois savoir ce qui effrayait Jeanne à un tel point. Mais le moment n'est pas venu, je te l'expliquerai plus tard.

Donc, ma bien-aimée était submergée par une crise de confiance en elle, et comme elle ne voulait s'enremettre à personne d'autre, pas même à moi, pour conduire sa propre barque, c'était une tragédie. Ce l'était d'autant plus que, pour réaliser certains sinistres projets habilement dissimulés dans son déguisement de femme soumise, elle devait avoir des qualités de chef. Heureusement, avec elle, si les tragédies sont intenses, elles ne durent jamais bien longtemps : elles sont balayées par la colère telles des épaves par la fureur des vagues de tempête. C'est là sa défense naturelle pour s'arracher au vertige de l'angoisse.

 

 

 Est-ce que le caractère coléreux est héréditaire ? 

 

Eh oui, quel que fût le démon à combattre, Jeanne avait reçu dans son héritage biologique, pour se défendre, une arme à double tranchant. D'un côté, c'est une qualité, de l'autre un défaut que MÔmmanh déverse en chacun de nous, mais à doses variables. C'est une ressource extraordinaire pour faire face à des situations décourageantes.

Eh oui, tu l'as deviné, c'est la colère, qui décuple nos forces mais risque d'être dangereuse.

Jeanne a dû recevoir une grande louche de cet élixir colérique et repasser devant le serveur pour en avoir une deuxième portion.

 

Mais à l'époque, j'ignorais tout cela. Quant à Jeanne, elle savait que le temps de la colère n'était pas venu. Son « Homme » n'était pas suffisamment accroché pour qu'elle risquât de le perdre en l'effarouchant.

Comment fit-elle ce jour-là pour contenir sa colère ? Je n'en sais trop rien mais, en tout cas, elle y parvint. Plus tard, je tiendrais ce fait pour une preuve de son aptitude à se contrôler en cas de nécessité, ce qui nous serait maintes fois utile.

Cette colère rentrée, je crois qu'elle la canalisa tout simplement vers un surcroît de larmes que j'eus le plaisir de sécher, tout en affichant sans vergogne une compassion hypocrite. Ma bien-aimée avait des faiblesses (« Tant mieux ! ») mais, fermement conduite par son maître adoré, elle réussirait désormais sa vie.

De bon gré, Jeanne me promit que désormais, plutôt que de céder à une impulsion comme celle qui venait de tuer Deudeuch, elle exécuterait à la lettre mes instructions. Elle ne se pardonnait pas d'avoir agi comme une enfant. Elle s'engageait même à nous offrir une nouvelle voiture, plus belle, pour se faire pardonner. D'une part, je récusai son offre, d'autre part je lui rappelai que la défunte avait été pour nous la voiture idéale, et que surtout, je n'en voulais pas une « plus belle ». Elle était d'accord.

Ah ! L'heureux temps où elle était toujours d'accord !

Deudeuch avait péri sur l'autel de notre amour : j'acceptai de bon cœur le sacrifice. Quand la beauté de Jeanne émergea du désordre et recommença à rayonner, main dans la main nous descendîmes aux résultats, vers le grand sapin qui avait retrouvé sa sérénité.

Deudeuch enserrait fortement le tronc, ses roues avant écartées, son capot envolé, sa toile déchirée ; enfoncée jusqu'au volant intact, elle étreignait sans pudeur ce majestueux père tranquille. Sa ferraille chaude de l'effort surmécanique que nous lui avions demandé vibrait encore, sans doute d'exaltation à la suite de cette folle évasion, ou bien de terreur après notre lâche abandon.

Nous passâmes beaucoup de temps à chercher nos petites affaires qui se cachaient dans le bois, sous les aiguilles de pin. Nous trouvâmes quelques girolles, mais ceci ne compensait pas la perte d'une paire de lunettes, d'un trousseau de clés, d'un appareil photo et d'autres babioles. Puis, sans plus de remords, nous abandonnâmes tout simplement la carcasse de Deudeuch, plantée dans son cimetière privé, vouée désormais à nourrir les grands sapins de sa ferraille en décomposition mêlée d'huile, de plastique, de verre brisé et d'autres aliments variés, que cette alimentation moderne fût ou non à leur convenance.

Dégradation du paysage et pollution de la nature ? Ces idées ne nous vinrent nullement à l'esprit, et pourtant nous n'étions pas des irresponsables. L'attelage de dragons sans cocher qu'est le marché libre mondial n'était pas encore lancé au grand galop. Il prenait son élan. Il n'empestait pas encore l'atmosphère de sa brûlante haleine sulfureuse ; il ne déchirait pas encore la terre de ses griffes ; il ne déféquait pas encore ses montagnes de déchets empoisonnés sur les enfants de Mômmanh, les hôtes de la terre vivante. Non, il se contentait de nous apporter des cadeaux que nous acceptions sans nous tourmenter l'esprit. Notre minuscule épave perdue dans l'immensité sauvage qu'étaient alors les Alpes ne nous paraissait rien de plus qu'une crotte de mouche sur le palais de Versailles.

Deudeuch était morte : vive Deudeuch ! Nous décidâmes de mettre en commun nos ressources pour en acheter une autre, d'occasion, bien sûr. Jeanne eut de la peine à trouver l'argent de sa contribution. Mon Amour gérait d'une façon bizarre son budget : tandis que je comptais mes économies, elle comptait ses dettes. Je voulus jouer le grand prince, mais elle tint absolument à payer intégralement sa part. Pour cela, elle emprunta une fois de plus à sa brave grand-mère.

La nouvelle Deudeuch était en bonne voie de délabrement mais, comme la plupart des Français à cette époque, nous n'étions pas riches. Toute chétive qu'elle fût, cela ne l'empêcha pas de nous emmener faire des balades dans la montagne, tantôt du côté français, tantôt du côté suisse, et même sur le versant italien. A l'exception des hommes, tout y parlait la même langue, y compris les vaches. Nous faillîmes perdre Deudeuch à Genève, ayant par négligence tous les deux oublié de noter le nom de la rue où nous l'avions garée : il nous fallut trois heures de recherches, à pied bien sûr, pour enfin la retrouver. Heureusement, c'était le plein été et elle ne pouvait être camouflée par la neige.

Il est vrai que nous avions des occupations autrement importantes et passionnantes. Nous n'en finissions pas d'explorer l'étendue de notre amour. Grâce aux habiles mensonges de Jeanne et à ma naïve inexpérience, il grandissait encore et prenait une vigueur insolente : nous éprouvions une certaine commisération pour les pauvres humains ordinaires, pitoyables infirmes restés sur terre.

Je trouvais merveilleux certes, mais tout à fait normal qu'un tel amour illumine ma vie. Je l'avais préparé, cherché, attendu. Non, je ne craignais nullement de fondre dans ce brasier. Au contact de la nature et des hommes, le long des routes et des sentiers de montagne, au bord des torrents, au pied des glaciers, dans les boutiques aussi et même au cours des passages en douane, dans les loisirs autant que dans le travail, « ELLE » était là ! Après chaque nouvelle et bienvenue confidence, je pouvais même la toucher, l'embrasser, sentir nos deux corps entamer la communion extatique. Avec ravissement, nous n'en finissions pas de nous révéler l'un à l'autre. C'était tout bon : chaque pièce ajoutée à la connaissance de l'autre était une note juste dans la divine symphonie qui se composait.

« Cela n'existe pas ! » me dis-tu ? Mais si ! Je n'exagère rien.

Avec nos deux êtres, avec nos deux visages se mirant l'un dans l'autre, nous formions une nouvelle créature invulnérable, ravie d'avoir vu le jour, ravie de vivre et le criant sur les toits. Il se trouve toujours des inconnus attendris par le bonheur des jeunes amoureux et les bénissant d'un sourire bienveillant : ceux-là ne manquaient pas. C'étaient les braves gens, c'étaient ceux que le bonheur d'autrui peut réjouir. Salut à eux.

Comment aurais-je pu deviner que cette nouvelle créature au double visage dans lequel je m'étais fondu dissimulait, sous d'habiles maquillages, des incompatibilités, des malformations insupportables lesquelles, par la suite, nous feraient beaucoup souffrir. Je vois maintenant que Jeanne avait raison : il valait mieux que je les ignore car, avant d'être bien enchaîné par la passion, je me serais enfui, et je n'aurais peut-être rien à vous raconter. Eh oui ! Si cette histoire n'est pas vraiment exemplaire, je crois néanmoins qu'elle pourra t'être utile.

Quand donc, ballottés à travers les Alpes par les tendres secousses de notre paisible Deudeuch, notre bourricot à moteur, nous eûmes achevé l'inventaire de nos accords, puisque décidément il n'y avait pas de dissonances, quand nous arrivâmes aux frontières de cette exploration exaltante et que nous eu pénétré jusqu'aux sources de l'âme la certitude que nous étions faits l'un pour l'autre, quand nous eûmes compris que l'amour nous grandissait et qu'ilsaurait toujours nous tirer du bourbier vers les jardins célestes, alors naturellement nos deux corps se cherchèrent pour parapher le contrat.

Ce fut beaucoup mieux que chez un notaire...

« Pourtant, vous aviez déjà fait l'amour. », me dis-tu. C'est vrai, mais jusqu'alors, nous avions cherché à établir nos accordailles. Cette fois,il s'agissait de nos épousailles.

 

 Différence entre amour et sexualité 

 

Quand deux amants ont soigneusement accordé leurs corps et leurs âmes, quand ils impriment dans leur chair la fusion de leurs deux existences, Mômmanh leur fait son cadeau d'amour : un plaisir inouï. « Oui, je te l'ai déjà dit, mais crois-moi, ça vaut le coup que j'insiste. »

Entre tirer un coup et ce plaisir-là, il y a la même différence qu'entre soulager sa vessie et découvrir l'Amérique.

Et pourtant, si elle était parvenue à ses fins, l'éducation chrétienne de mon enfance m'aurait empêché de recevoir intégralement ce don. Je ne sais pour quelle raison l'Eglise considérait l'acte d'amour comme une souillure capable de nous envoyer griller en enfer. Elle n'avait même pas de mot pour le désigner, sauf quand elle voulait cracher son dégoût sur cet innommable : « luxure, fornication, péché de chair » étaient alors les termes courants. Puisque l'Eglise n'avait pas trouvé d'autre moyen pour concevoir les enfants et qu'il fallait aussi obéir à la consigne « Croissez et multipliez », l'acte odieux devenait un devoir dans le cadre du mariage, mais seulement dans ce cadre, et uniquement quand il fallait donner la vie.

Puisque les curés avaient habillé de saleté abjecte l'acte tabou et parce qu'un puissant instinct, bien plus ancien que « Notre Sainte Mère l'Eglise », les appelait à « fauter », les paysans de mon village s'étaient mis à aimer la « saleté » : aux banquets des battages ou des noces, les histoires salaces, celles que vous appelez maintenant « histoires de cul » et qui accompagnaient le dessert, étaient le plus souvent répugnantes, mais tout le monde s'en délectait, même les femmes. Quant aux enfants, ils se concertaient pour traduire en clair les symboles orduriers.

Les poètes avaient commencé à laver mon âme de cette souillure. Jeanne acheva le nettoyage. Elle sut m'apprendre que l'acte d'amour est beau, qu'il doit être beau, qu'il ne peut s'agir d'amour quand c'est laid.

Donc, toi qui cherches le grand amour, souviens-toi : le « big bang » n'est accordé qu'aux vrais amoureux.

Revois, si tu veux bien, un souvenir de ton enfance : dans la voiture familiale, tu t'es glissé à la place du conducteur. Tu étires vainement tes jambes trop courtes et ta tête trop basse : c'est à peine si tes pieds effleurent les pédales et si ton regard atteint un peu de ciel par dessus le tableau de bord. Tournant le volant, malmenant le levier des vitesses, tu reproduis avec maestria les gestes de papa (ou de maman). Tu fais « Vroum ! Vroumm !... » et « Tuutt ! Tuutt », tu insultes un inconnu qui ne sait pas que la route t'appartient, tu converses avec ton passager : « - 85 de moyenne sur une nationale des plus tordues : pas mal, non ?... - Pas si vite, chéri(e), regarde le coucher de soleil sur les montagnes bleues. Aaah ! Attention !... » Ainsi se poursuivait ton voyage imaginaire, et es pressé d'être assez grand pour conduire « pour de vrai ».

Eh bien, tu retrouveras une expérience analogue si tu tentes de faire l'amour sans amour, à ceci près que tu auras honte, n'étant plus un enfant. Et pour les râles de plaisir, il faudra te contenter du bruitage.

C'est pourquoi nous avons souvent été privés de feu d'artifice, quand nous étions déchirés par un profond désaccord. Dans ce cas, chaque fois que nous avons essayé de tricher pour voler la Pomme du Jardin d'Eden, notre fusée n'a pu décoller ; nos corps n'étaient plus que de la chair froide et moite, de la matière sans âme, plutôt répugnante.

A l'inverse, il est arrivé qu'une querelle d'apparence bien réelle ne fût que de pure forme : dans ce cas, le miracle avait lieu et nous savions ainsi que notre amour était en bonne santé.

Le meilleur moment se passa en pleine nature, par un bel après-midi d'été, dans notre montagne, sur un tapis d'herbe à fleurettes vives. Mômmanh avait envoyé ses témoins : les grands arbres, les oiseaux, les animaux cachés, les fleurs, le ruisseau cascadeur dont les diamants lançaient des gerbes d'étincelles, et aussi les sommets enneigés des Alpes d'où il nous sembla qu'un oeil bienveillant nous observait.

 

 
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