Mon Amour de L'An 2000 - Georges Réveillac
  Retour à la page d'Accueil Télécharge l'ouvrage au format Pdf La Liste des Chapitres "Courrier des Lecteurs"


Chapitre3

"Alexandrie Online"
Éditeur en ligne, publie gratuitement les manuscrits qu'on lui envoie
Au nombre de téléchargements, sur les 150 ouvrages ainsi édités, "Mon Amour" (de l'An 2000) se classe le plus souvent parmi les premiers. Visite la bibliothèque d'Alexandrie (Online).

Accède au site : www.alexandrie.org

 

Il existe une version allégée de ce roman chargé de philosophie. Elle s'intitule "De la Terre jusqu'au Ciel".
On peut la télécharger ou acheter le livre. Regarde ci-dessous :

- Pour télécharger "Mon Amour de l'An 2000" en version PDF (503p. - 5,3 Mo), clique ici...
- Pour télécharger "De la Terre jusqu'au Ciel" en version PDF (1,4 Mo), clique ici...

Là-haut dans la Montagne

Télécharge ce chapitre au format Pdf : Téléchargez au format PDF : 189 Ko

 

(Si tu rencontres "Mômmanh", "existence", "besoin d'existence", va voir au chapitre 2. )

La rencontre eut lieu dans la montagne. Est-il meilleur endroit pour un coup de foudre ? Son écho roula longtemps à travers les rochers. Les oiseaux et tous les autres animaux qui, perplexes, assistèrent à l'événement, s'en souviennent-ils encore ? Oui, me semble-t-il car l'éclair qui accompagna la fusion de nos deux personnes en un être double n'était pas de nature à nous calciner, d'autant plus que nous étions jeunes et dotés d'un cœur vigoureux. Plus tard, chacun de nous deux se sentirait blessé par l'inconfort de cette fusion, et ceci à maintes reprises, à tel point qu'il nous arriverait souvent de maudire le moment de grâce initial : comprends qu'il n'est pas facile, pour des personnes normales lesquelles, jusque-là, se déplaçaient aisément avec deux jambes parfaitement autonomes, de faire l'apprentissage d'une nouvelle locomotion sur quatre jambes en conflit quasi-permanent.

L'amour est peut-être la fusion de deux êtres. Soit. Mais ils ne doivent pas, pour autant, devenir des frères siamois.

En tout cas, ce jour-là, nos deux personnalités ordinairement récalcitrantes étaient tout à fait accordées et le coup de foudre fut assez puissant pour nous unir à jamais, envers et contre tout.

« C'est trop, me dis-tu. A notre époque, on ne croit plus à ce genre de fable. - Eh bien, tant pis pour toi ! C'est ainsi et je n'y peux rien. »

D'un coup de baguette, deux êtres stériles venaient d'être transformés en un être fécond : de là vient ma conviction que les animaux, lesquels s'intéressent beaucoupà la vie, s'en souviennent encore. Etions-nous des êtres exceptionnels ? Chacun de nous l'est, et le même bonheur peut t'arriver.

Jeunes et confiants dans l'avenir, nous découvrions ensemble la montagne.

A l'instar du désert, de la mer et de la forêt, la montagne est un endroit où nous est offerte la joie d'exister.

Serait-ce parce qu'à l'approche des sommets on domine un immense panorama de pics, de collines, de vallées dévoilant sans pudeur leurs mystères, que les chalets tout en bas paraissent des cabanes de nains dans un jardin d'enfant, que les hommes, si l'on en distingue, ne sont plus que des fourmis et que l'on a l'impression exaltante d'être l'unique propriétaire de tout cela, Zeus qui du haut de l'Olympe observe ses créatures, savourant d'avance le bon tour qu'il va encore leur jouer ? Dans la splendeur du désert, j'éprouve une impression comparable : il me semble qu'un monde tout neuf m'est donné, à moi tout seul, encore plus beau que la montagne, puisqu'il est débarrassé de ta présence si contrariante, mon cher semblable.

Tiens, puisque je t'ai parlé de fourmis, ces minuscules bestioles dont un si grand nombre se trouvent écrasées par inadvertance, êtres insignifiants, sans doute produits à la chaîne, qui ne peuvent se faire remarquer qu'en nous piquant, j'en imagine une, agrippée au sommet d'un tabouret, voyant de très haut ses coéquipières écrasées par la distance qui sont en train de crapahuter bêtement sur le sol, une fourmi au zénith de sa minable vie sans autre but que de perpétuer sa minable espèce, une fourmi heureusement sans conscience et pourtant triomphante, jouissant de la même stupide exaltation que moi tout seul là-haut, au pied des glaciers.

 

 Les fourmis sont-elles altruistes ? 

 

Mômmanh m'arrête. Elle dit que les fourmis ne sont pas comme nous. J'aurais dû m'en douter. Elle laisse entendre que ces petites bêtes ne souffrent pas comme les humains d'une tendance chronique à enfler leur ego jusqu'à la limite de l'éclatement. Mes plates excuses, donc, aux honorables bestioles.

Heureusement, Dieu merci, j'ai aussi d'autres raisons d'aimer la montagne.

Dans la montagne il faut grimper: tant mieux, car l'inertie c'est la mort avant l'heure. Mes muscles doivent cesser de s'atrophier à ne rien faire dans leur sarcophage de graisse. Chacun d'eux doit se mettre au travail et se fortifier par l'exercice. Ah ! Ils me réclament de l'oxygène ? C'est bon ! Je suis contraint de jeter ma cigarette et de cracher les suies goudronneuses qui encrassent mes poumons. Après cet énergique ramonage, ma récompense sera de fumer une bonne cigarette là-haut, paisiblement assis et contemplant l'immense panorama sauvage qui se meut à mes pieds.

La montagne est saine.

A chaque détour du sentier escarpé, à chaque moment de la journée, le ciel peint un tableau différent, toujours inédit, comme si, caché dans l'invisible que nous avons naïvement situé aux Cieux, l'insondable « Je Ne Sais Qui » nourrissait mon âme de splendeurs multiples, neuves, inépuisables, me disant : « Regarde ! Jamais la vie n'aura fini d'ouvrir des voies nouvelles pour aller de l'avant. Prends-en de la graine, mon gars ! Arrache tes fesses du fauteuil où elles s'alourdissent et viens me voir plus souvent. »

 

 La nature a-t-elle inventé la beauté ? 

 

« Dis, Mômmanh, est-ce que tu le fais exprès de nous offrir autant de beauté ? Ou bien, est-ce, tout simplement, dans ta nature ? »

La montagne est magique.

A chaque étage, je pénètre sur un continent différent.

En bas, c'est le domaine de la nature opulente, grasse à souhait, nature domestiquée qui travaille pour nous. Au cours de son asservissement, elle a perdu le plus gros de ses défenses innées comme si, désormais elle confiait à l'homme sa destinée.

 

 La nature a-t-elle une conscience ? Qu'est-ce que la conscience animale ? 
  Qu'est-ce que la conscience Humaine ? Quel est le propre de l'homme ? 

 

Mais la conscience que Mômmanh nous a donnée, à nous seul, l'unique animal humain sur cette terre, cette conscience qui semble tellement être le propre de l'homme n'est pas encore suffisamment développée pour que ce dernier en assume la charge : responsable de tout ce qui vit sur notre planète, responsable de l'existence terrienne.

La conscience serait ainsi le propre de l'homme ?

Attention, il y a conscience et conscience. Celle-là, la nôtre, je la nommerai « conscience libérée » par opposition à celle qui ne peut aller plus loin que les sens et que j'appellerai « conscience captive ».

Et j'en vois un troisième type, antérieur aux deux autres : la conscience de Mômmanh. Celle-là, je la nommerai « conscience aveugle ».

Là, je pense à l'infime parcelle de la matière éparpillée dans l'univers, l'infime parcelle de notre mère qui a eu la chance de découvrir la vie où elle s'est installée. De génération en génération, elle a enregistré la mémoire existentielle de tous mes ancêtres, depuis la première bactérie, voici plus de trois milliards d'années, jusqu'à ma précieuse personne dont le tour est venu de vivre avant de sombrer dans l'histoire. Et il en est ainsi pour chacun de nous, de même que pour chaque être vivant.

Cela en fait, de la sagesse longuement gagnée au travers des milliards et des milliards de vies dans lesquelles Mômmanh s'est incarnée ! Que pèse ma toute minuscule conscience libérée à côté de cela ? Pratiquement rien, en apparence, et cependant énormément, en réalité, comme tu ne vas pas tarder à le comprendre.

Voilà ce qui constitue l'essentiel de notre cher ego : une infime parcelle de Mômmanh qui porte l'expérience de presque tout le vivant et qui se trouve aux commandes de notre être.

« - Et comment se fait-il que quelqu'un ou quelque chose me commande sans que je m'en aperçoive ?
- Parce ce quelqu'un ou quelque chose, c'est toi, gros bêta.
- Mon dieu ! Comment tout cela est-il possible ? »

J'imagine que cela s'est passé de la façon suivante. Et n'oublie pas qu'il s'agit d'un modèle de science-fiction qui n'appartient pas encore et n'appartiendra peut-être jamais à la vraie science.
Le désir d'existence que j'appelle Mômmanh, présent dans le moindre atome de la matière, garde en mémoire tous les événements qui le touchent : d'un côté, ceux qui lui font du bien, de l'autre, ceux qui lui font du mal. Ceci fait, quand se présente à nouveau un des faits consignés dans la mémoire de Mômmanh, elle le traite selon sa catégorie, accueillant à bras ouverts celui qu'elle reconnaît comme lui ayant déjà fait du bien et rejetant son contraire, celui qu'elle reconnaît comme lui ayant déjà fait du mal. Car elle a ce pouvoir de favoriser ce qui lui semble être le bien et de repousser ce qui lui paraît être le mal. Ceci, bien entendu, dans la limite de ses forces présentes sur les lieux.

Ne sont conservés en mémoire que les événements qui se répètent ; sont donc gommés les faits accidentels et beaucoup d'autres trop aléatoires.

Ainsi, nichée dans l'esprit de la souris qu'elle crée depuis des temps immémoriaux, Mômmanh a découvert que les habitations humaines lui offrent le gîte et la table, mais qu'il faut se méfier du chat ; elle se souvient, et elle installe quand même la souris dans nos demeures au fur et à mesure que, toujours de la même façon, par l'accumulation des expériences et la mémoire existentielle, elle développe une stratégie efficace de défense contre les chats.

Voilà comment, petit à petit, Mômmanh a couvé et favorisé l'apparition de la vie puis l'épanouissement que nous lui connaissons. Mais comment ont pu s'effectuer les relais, d'une génération à l'autre, depuis l'origine jusqu'à nous ?

Le seul pont biologique entre parents et enfants, ce sont les cellules reproductrices fécondées. Pour transmettre l'héritage de sa mémoire existentielle, Mômmanh doit donc l'installer là, mais il est probable que toutes les cellules reproductrices en bénéficient.

Uniquement celles-là ? Si tel était le cas, le clonage reproduirait des individus incomplets, mal armés pour la vie. Mais ceci est une autre histoire.

Et voilà comment Mômmanh invente par millions, par milliards, des façons d'exister dans le vaste univers qui toujours se dérobe. Malgré tout, parmi la multitude de ses avatars, les plus douées de ses créatures n'étaient encore que des animaux jusqu'à l'émergence, voici quelques deux millions d'années, de l'homme, une espèce unique tellement différente des autres qu'elle a beaucoup de peine à reconnaître ses parents. Depuis son apparition, sa puissance existentielle croit à la façon d'une boule de neige. C'est maintenant une avalanche qui peut balayer la terre entière si nous n'apprenons pas, le plus tôt possible, à bien la conduire.

« - Quelle est donc cette qualité que ne possèdent aucun des animaux ?
- C'est la conscience libérée.
- Ah bon ?
- Eh oui. Nos cousins les grands singes, chimpanzés et compagnie, ont des mains grâce auxquelles ils pourraient être des fabricants aussi habiles que nous. Mais il leur manque la conscience libérée. »

La conscience libérée ?...

J'imagine que son émergence a commencé de la façon suivante.

Un jour, un enfant de singe anthropoïde est né avec un don extraordinaire : il était capable de concevoir avec précision des réalités situées hors de portée de ses sens. Il pouvait voir des choses qui n'étaient pas sous ses yeux, il pouvait entendre un cri d'oiseau que ses oreilles ne percevaient pas. Grâce à cette anomalie, il su rapidement mettre dans sa mémoire les chemins intéressants, ceux qui conduisaient à la rivière, au gibier, aux lieux de cueillette, aux refuges... Sans voir de ses yeux la lointaine clairière giboyeuse, il savait par où partir et dans quelle direction aller.

L'intelligence de l'animal ne peut s'exercer au delà du champ perçu par ses sens. Les souvenirs qu'il a d'expériences passées sont suffisamment précis pour qu'il reconnaisse le déjà vécu quand il se présente, mais beaucoup trop vagues pour qu'il puisse les revivre et les manipuler par la pensée. Le chien peut bien rêver d'un chapelet de saucisses, pour ce qui est de l'action, il est prisonnier dans le champ étroit de ses perceptions : son rêve risque fort de ne jamais se réaliser. Mais moi, grâce à mes souvenirs précis, je peux reconstituer le réel avec lequel j'ai été en contact. Donc je fouille dans mes souvenirs et j'en extrais de quoi construire un chemin qui me conduira aux fameuses saucisses. Ma conscience est affranchie de mes sens.

C'est une conscience libérée.

Eh oui. Puisque l'homme a la faculté de percevoir les souvenirs de réalité vécue avec presque autant de précision que si elles touchaient encore ses sens, il a pu développer la connaissance, les techniques et les arts. Il est capable de voir, donc d'agir, bien au-delà de ses sens, de plus en plus loin dans le vaste univers : c'est cela, la conscience libérée. Il sait depuis longtemps que sa mort est inéluctable alors que, enfermée dans sa conscience captive, la vache ignore toujours que son bon maître la destine à l'abattoir.

Revoyons, si tu veux, l'obstiné cheminement de Mômmanh vers la grande étape existentielle qu'est l'éclosion de la conscience.

Quand elle se trouve enfermée dans quelques grains de matière, Mômmanh ne peut percevoir que l'environnement en contact direct avec elle : c'est bien peu et bien pauvre doit être la mémoire qui se constitue dans de telles conditions. Elle n'est alors que pur désir et force aveugle.

Quand Mômmanh se trouve aux commandes d'un corps vivant, elle se constitue une mémoire génétique, beaucoup plus riche que la précédente. En outre, elle perçoit davantage d'éléments extérieurs, surtout quand elle habite un corps animal et qu'elle tire profit de sa mobilité. Mais elle se trouve encore limitée au champ que peuvent percevoir les sens de l'animal qui la porte.

Cette conscience aveugle enrichie parvient aux êtres vivants par le canal de l'hérédité. Elle s'y exprime au nom de Mômmanh en dirigeant les actes instinctifs. Elle est le premier ministre du besoin d'existence, elle est le vizir de Mômmanh.

Mais elle reste enfermée dans la deuxième forme de conscience : la conscience captive.

Enfin, lorsqu'elle se trouve dans le corps d'un homme, par l'intermédiaire de l'intelligence extraordinaire qu'elle nous a donnée, son regard peut aller du cœur de l'atome à l'infini des étoiles : elle accède enfin à la troisième forme : la conscience libérée.

Essayons d'avancer un peu plus.

Nous avons vu que, selon mon hypothèse de base, la conscience aveugle, agissant au nom du besoin d'existence, garde en mémoire tout ce qui lui paraît bon et son contraire, tout ce qui lui paraît mauvais.


La conscience aveugle est donc la base de notre morale, laquelle dicte notre conduite.

La conscience aveugle s'enrichit de toutes les expériences mémorisées par les grains de matière qui la portent. Arrive le temps où elle s'installe dans les êtres vivants, de plus en plus complexes. Elle dirige alors leur conscience captive. Enfin, et c'est le seul stade ultime connu sur notre planète, elle s'installe dans l'homme dont elle oriente la conscience claire.

Il s'ensuit que la morale est partout, dans la matière, dans les plantes, dans les animaux et, bien sûr, dans notre très chère humanité.

Tu comprends maintenant pourquoi nous avons donné au mot conscience ces deux sens apparemment étrangers :

- avoir conscience d'une portion de l'univers,

- avoir conscience de ce qu'il est bon de faire ou de ne pas faire, avoir une conscience morale.


Et le propre de l'homme, dans cette histoire ?

Je t'ai longuement parlé de l'aptitude à imaginer le réel sans l'aide de ses sens, aptitude qui permet à la conscience libérée de se développer. Eh bien, j'ai cru longtemps que ce don était réservé aux hommes. J'ai cru que c'était le propre de l'homme. Je l'ai cru jusqu'au moment où on m'a rapporté diverses expériences portant le label scientifique et prouvant le contraire.

Certains animaux imaginent des plans simples pour atteindre un but hors de la portée de leurs sens. Ainsi, le fameux chimpanzé du zoo de Stockholm préparait, dans la solitude de sa cage, des tas de cailloux destinés aux touristes qui viendraient lui rendre visite. Il fallait bien qu'il y eût dans sa tête une idée suffisamment claire de ces touristes absents. Et il existe d'autres exemples de ce genre, non seulement chez plusieurs représentants de nos cousins les singes, mais jusque chez certains oiseaux lesquels ne sont même pas des mammifères et ne possèdent qu'un petit cerveau.

Provisoirement, j'en ai déduit que l'animal aussi peut avoir un embryon de cette conscience que je croyais réservée à l'homme. Mais un tout petit embryon seulement car, entre la conscience de l'oiseau capable de retrouver les endroits où il a caché de la nourriture et celle capable d'élaborer la Théorie de la Relativité, il y a l'infini presque entier.

Pourtant, il faut bien qu'il y ait un propre de l'homme, c'est-à-dire un barrage à franchir pour accéder aux capacités humaines. S'il n'y avait pas ce barrage, le jeu de l'évolution aurait conduit quelques espèces animales plus ou moins loin sur le chemin emprunté par l'humanité. Et il y aurait plusieurs espèces humaines sur la terre, plus ou moins avancées sur cette voie qui mène à la conscience libérée, à la pensée.

Une autre hypothèse est envisageable. Elle m'a été suggérée par le paléoanthropologue Pascal Picq. Je le cite :

« ... Les pressions de sélection qui finissent par fixer la durée de la gestation humaine à 9 mois n'émergent pas par enchantement du jour au lendemain. Cela débute certainement avec les premiers représentants du genre homo, les homo ergaster, il y a 2 millions d'années. D'un côté, une évolution vers une bipédie très efficace qui impose un bassin étroit. De l'autre, le développement relatif du cerveau. Ces deux tendances évolutives se rencontrent au moment de l'accouchement. Dès lors, les femmes qui portent en elles des petits dont la durée de gestation dépasse neuf mois meurent dans les pires souffrances. Cela ne cessera jamais, puisque si la taille du bassin change peu au cours de l'évolution du genre homo, la taille du cerveau double !... » (Pascal Picq - Nouvelle Histoire de l'Homme - ch. 6)

Cela me conduit à penser que l'évolution de l'homme est peut-être passée par une sorte de labyrinthe constitué d'une série d'impasses dont le franchissement était hautement improbable. J'appelle impasses des caractères nouveaux qui ne favorisent pas la survie de l'espèce : la sélection naturelle tend à les éliminer, ou du moins à ne pas les développer. Ceci expliquerait qu'une seule espèce sur terre ait réussi ce parcours.

Premier exemple : La bipédie libérait les mains et rendait les pieds impropres à la préhension. A cette époque, le primate avait justement besoin de ses quatre mains pour s'accrocher aux branches, échappant ainsi à ses prédateurs. Les hominidés ont quand même développé cette aptitude handicapante : première impasse.

Deuxième exemple : Le développement du crâne amenait la mort en couches d'un grand nombre de femelles humaines : deuxième impasse.

Troisième exemple : L'absence de fourrure oblige l'homme à chercher des artifices pour se protéger contre le froid et les autres intempéries : troisième impasse.

Des impasses, il en existe probablement d'autres. Certaines, comme le crâne excessivement gros des bébés humains, contiennent même un danger de mort pour l'espèce. Mais, après l'improbable franchissement de ce fichu labyrinthe, on découvre que les handicaps associés sont devenus de précieux avantages.

Même les chimpanzés paraissent bloqués dans ce labyrinthe. Ils possèdent des mains malhabiles, mais celle-ci ne leur servent pas à grand chose, puisqu'« ils ne voient guère plus loin que le bout de leur nez », puisque ce qui est hors de portée de leurs sens échappe quasiment toujours à leur réflexion. Alors, comment pourrait leur venir l'idée de fabriquer des objets pour « beaucoup plus tard » ?

Ils possèdent un infime embryon de conscience libérée, mais pourquoi le développeraient-ils puisqu'ils ne possèdent pas les indispensables outils d'accompagnement ? C'est comme s'ils avaient un moteur rudimentaire, mais pas la roue, ni les métaux, ni les connaissances techniques : pourquoi essaieraient-ils de fabriquer une voiture ? Il vaut mieux qu'ils développent leurs sens, leur résistance aux maladies, leur agilité. Voilà les qualités que privilégie alors la sélection naturelle.

Il en est de même du langage articulé : que pourraient-ils bien en faire s'ils le développaient ?
La bipédie libère la main pour fabriquer toutes sortes d'objets, et elle permet de voyager loin. L'absence de fourrure permet de réguler la température par la transpiration : il devient ainsi possible de fournir de longs efforts soutenus, de travailler ou de marcher longtemps. Le gros cerveau permet de penser, guidant la main dans ses fabrications et les pieds dans leurs voyages Il devient alors très utile de développer l'aptitude à la conscience libérée en même temps que les dispositions pour le langage articulé.

Il est probable que, dans le même temps, la conscience libérée révélait à l'homme la précarité de son existence, aussi fragile que la flamme d'une bougie. C'était le début de l'angoisse existentielle, insupportable alors. Il y avait de quoi se suicider. Encore une impasse. Il a fallu, si ce n'était déjà fait, que Mômmanh invente des parades :

- une certaine aptitude à prendre ses désirs pour des réalités qui permet de créer des idéologies, d'être sauvé par la foi,

- une certaine aptitude à cacher dans l'inconscient les réalités insoutenables dévoilées par cette fichue conscience libérée,

- et que sais-je encore...

Ainsi, l'homme serait unique sur terre parce que sa genèse résulterait d'une conjonction de facteurs hautement improbable, tellement improbable que plusieurs espèces humaines sont passées à la trappe de la sélection naturelle, le dernier connu étant Néanderthal.

Avec l'homme ainsi doté, Mômmanh tient peut-être enfin le moyen d'établir le règne de l'existence sur la terre. Sur l'univers, même ! En tout cas, elle ne peut que nous faire confiance, aussi longtemps que nous ne trahissons pas.

Eh oui ! Grâce à ce don de la conscience libérée, nous voilà promus grands chefs dans la lutte pour l'existence.

Cependant, Mômmanh garde presque tous les secrets de sa conscience aveugle, et voilà qui manque beaucoup à notre conscience libérée : pendant ces milliards d'années où elle cheminait dans le noir, telle une taupe, tâtonnant et suivant les indications de sa seule mémoire chaque fois qu'un contact avec l'environnement éveillait celle-ci, elle a quand même réalisé des merveilles dont la moindre dépasse notre entendement. Elle nous a procuré la conscience libérée qui lui manquait cruellement, soit, mais nous sommes toujours incapables de donner vie à la matière ainsi qu'elle l'a fait. Il nous faut donc, bien modestement, accepter de servir et d'interroger dame nature, surtout celle qui est vivante, du moins aussi longtemps qu'elle se montrera plus savante que nous.

Revenons à l'étage où je t'ai abandonné, quand je me suis, une fois de plus, laissé tenter par le démon du péché originel et qu'une fois de plus, j'ai croqué le fruit défendu : « ... mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » (La Bible)

Nous étions donc au pied de la montagne, là où s'ébat le tendre poulain, où s'empiffre le cochon, sac de viande grasse doté d'une petite cervelle, où s'épanouit au soleil la vigne lourde de ses secrets d'alchimiste conçus pour nous revitaliser, nature opulente mais fragilisée par l'homme.

Plus haut se trouve le pays du loup, du renard et du sanglier, la forêt profonde qui se dresse vers le ciel comme un temple. A l'abri sous la houle du feuillage où se poste parfois le noir corbeau, toutes sortes de créatures habitent les douillets nids moussus. Elles se cachent à l'approche de l'homme et observent cet animal étrange que la nature a contraint de se vêtir. Si tu sais être discret, respectueux et patient, alors tu verras peut-être l'écureuil suspendre ses acrobaties pour écouter la méditation des vieux arbres, la douce biche mettre un court répit à sa perpétuelle alarme pour cueillir gracieusement quelques bouquets d'herbes... Assis sur une vieille souche, dans l'ombre apaisante, tu verras se jouer des drames et des comédies intimes ; alors, si ton recueillement est suffisant, tu sentiras la sève voyager interminablement entre les racines et le ciel pour recevoir et distribuer l'énergie du soleil...

 

 Quelles leçons nous donne la nature ? 

 

Ta vie pourrait s'écouler là, jusqu'à son terme. Il ne faudrait pas trop dormir ni rêver, car tu as ici de quoi t'occuper pendant plusieurs générations : observer puis étudier toutes les inventions de Mômmanh jusqu'à bien les comprendre. De temps à autre, il te serait accordé le bonheur d'applaudir une belle réussite parmi les multiples assauts menés vers l'impossible « EXISTENCE », vers la conquête de l'éternelle joie de vivre. De temps à autre te serait révélé le grand opéra baroque d'une parade nuptiale dans quelque tribu de charançons, ou la diplomatie subtile d'une famille de pucerons qui ne veut pas disparaître, ou encore le génie d'un clan de papillons qui invente le fil de soie...

Mais tu ne peux pas tout faire. Heureusement, les biologistes travaillent pour nous.

Plus haut encore, passé le pays des grands sapins noirs, se trouve le domaine des vaches fauves, outres à lait tintinnabulantes qui, toute la journée, broutent à notre intention l'herbe précieuse des alpages, s'interrompant seulement pour regarder, de leurs grands yeux ébahis, un phénomène humain qui traverse leur territoire sur deux pattes.

Toujours plus haut, on atteint la contrée de l'air pur et vivifiant, là où il faut éviter de marcher sur les fleurettes qui poussent jusqu'à l'extase l'éclat de leurs couleurs. Et c'est le village de la marmotte qui, elle aussi, depuis la porte de son terrier, semble s'intéresser à mes humaines affaires.

Enfin, passés les ruisselets d'eau saisissante qui échappe à l'étreinte des glaciers, je vois les tours et les créneaux inaccessibles : le domaine des chamois bondissants. Je n'irai pas plus haut...

Dans la montagne, la nature a multiplié ses inventions, irremplaçables sources de vie que l'homme esclavagiste n'a pas encore eu le temps de mutiler.

La montagne est une sorcière.

Il faut dire qu'en ce temps-là, les congés payés, encore bien courts, étaient consacrés principalement à l'aménagement du logis, que n'apparaissaient pas encore comme un créneau porteur de juteux profits l'industrie des loisirs de masse où les vacanciers défilent à la chaîne comme les saucisses dans les abattoirs de Chicago, que l'immaculé manteau de neige des montagnes n'était pas encore côté en bourse. Pour l'heure, je pouvais croire que la montagne m'appartenait, et je ne m'en privais pas. Comme c'est vraiment grand et que je m'y sentais quand même seul, j'étais tout prêt à la partager avec Mon Amour, pour peu qu'elle se présentât.

J'aurais honte si je tentais d'interdire aux autres « congés payés », mes semblables après tout, le bonheur et la santé mentale que donne la communion avec la nature, ou même les joies - que j'ignore - du ski, de l'après-ski et de l'entre-skis.

Et pourtant ?... Tu sais ce qu' « ILS », - le grand Satan responsable de toutes nos misères -, tu sais ce qu' « ILS » ont fait de nos montagnes. Est-ce qu'on y trouve encore des endroits où avoir une vraie conversation avec la nature ?

Comme elles ont fait de la Méditerranée si riche d'histoire, de poésie et de ciel bleu, une baignoire collective, les foules anonymes de nos villes cancéreuses, rabattues sur la montagne telles des fourmis motorisées, y ont porté leur mal incurable. Une fois, une seule fois ! Nous sommes retournés dans « notre » montagne et nous l'avons trouvée ravagée.

Des milliers de voitures, superbes bêtes d'acier au vernis étincelant, faussement vivantes. C'est bien pratique. La mienne me conduit où je veux, quand je veux, elle me permet d'échapper au regard tyrannique des commères embusquées derrière les rideaux de leur cuisine pour aller, si ça me chante, discuter avec les mouettes et les cormorans, elle élargit généreusement mon territoire autrefois si petit : elle est un grand morceau de ma liberté. Mais les millions de voitures des autres - oui, même la tienne ! - scandalisent et blessent la nature.

Si chacun réussit à avoir la sienne, où allons-nous ? A ce propos, je garde un souvenir ému des temps anciens où la voiture faisait de moi un roi, puisque tu n'avais pas encore la tienne. La plupart d'entre vous, les femmes surtout, s'étaient laissé convaincre que la conduite était un art difficile, réservé à quelques hommes, les chevaliers de la route. Quel heureux temps ! Maintenant que nous sommes tous des rois, même vous mesdames, il me prend des envies d'écrabouiller les carrosses des autres majestés. Alors, je comprends ceux qui haïssent l'égalité surtout quand les autres y ont droit.

Donc, des milliers et des milliers de voitures dans « notre » montagne. Un automobiliste qui ne me connaissait même pas, très antipathique, s'est permis de me tutoyer tout en me donnant sottement et avec grossièreté une leçon de conduite. Il ignorait à qui il s'adressait, mais est-ce là une excuse valable ?

Partout des immeubles en béton, du bitume, des clôtures de grillage ou de plastique, d'insolents panneaux publicitaires nous harcelant de leurs couleurs agressives et nous sautant à la tête pour y enfoncer leurs mensonges, de clinquants matériaux artificiels, et une invasion de formes géométriques entrechoquées jouant une blessante cacophonie ininterrompue. Des « Propriété Privée, Défense d'entrer », des « Stationnement Interdit », des parkings souvent payants, les coups de rasoir des lignes électriques, des téléphériques et des remontées mécaniques, la montagne sacrée déchiquetée, en lambeaux ! Mais pour qui nous prenons-nous donc quand nous mutilons et souillons ainsi les présents de la nature alors que nous sommes incapables de créer le moindre petit être vivant ? Des enfants ignares et irresponsables lesquels, malgré tout, auraient en charge l'avenir de notre planète ?

Nous défigurons la vieille Mômmanh jeune depuis toujours, elle dont la beauté nous éclaire quand le doute nous assaille et qu'une longue promenade au bord de la mer nous rassérène. Et puis nous la mutilons pour satisfaire nos envies, au risque de la faire mourir. A supposer que nous n'ayons aucune reconnaissance, serions-nous désormais capables de nous passer d'elle ?

Nous avions connu dans notre jeunesse de braves paysans pauvres, aimables, amusants dans leurs habits d'autrefois, et qui semblaient faire partie du paysage. C'est du moins ainsi que ma mémoire les restitue même si, à la réflexion, je ne vois pas pourquoi les pauvres seraient tous de braves gens et les riches, des crapules. En tout cas, plusieurs d'entre eux avaient béni d'un regard attendri notre amour naissant. Où donc étaient-ils passés ?... Il nous fallut un certain temps pour réaliser qu'ils s'étaient reconvertis dans les services aux vacanciers. Que n'étaient-ils restés pauvres pour notre plaisir ! Non seulement, ils n'étaient plus en extase devant notre automobile, ni devant notre porte-monnaie, notre savoir et notre prestige de citadins « bien aimables, ma foi », mais ils ne nous reconnaissaient même plus. Etions-nous des clients juteux, oui ou non ? Non : eh bien, « Au revoir. ». La cohorte des « congés payés » avait dénaturé jusqu'à nos paysans savoyards.

 

 La nature a-t-elle besoin de l'homme ? A quoi servent les beautés naturelles ? 
  Les inventions de la nature sont-elles des modèles pour nous ? 

 

Non, je ne crois pas qu'il faille retourner à l'âge de pierre pour préserver la nature laquelle, d'ailleurs, ne sait pas forcément se débrouiller toujours seule et peut avoir besoin de nos soins, pour peu qu'ils soient éclairés. Tu sais bien : c'est précisément dans ce but que Mômmanh nous a créés.

Tu n'as pas oublié, n'est-ce pas que, du moins sur cette terre, nous sommes les seuls yeux de notre « mommanh » aveugle. Mais, si Mômmanh a besoin de nous, ce n'est pas une raison pour jouer les enfants gâtés, d'autant plus que, nous aussi, nous avons besoin d'elle.

Enormément.

Car toi aussi, tu as conscience que, derrière ses yeux clos, elle porte une immense sagesse acquise au fil du temps depuis son origine, plus vaste que les océans.

La vie est comme un arbre sur lequel, au dernier printemps, les bourgeons nouveaux ont éclaté. Un seul s'appelle humanité. Si nous détruisons l'arbre, nous mourrons : c'est maintenant une évidence.

Et ce n'est pas tout !

Au cours de son obstiné tâtonnement vers l'existence, Mômmanh a réalisé une fourmilière de multitudes d'inventions lesquelles, à tout le moins, lui furent utiles pendant une longue période. Quantité d'entre elles ont encore des leçons à nous donner, comme le ver qui inventa la soie ou l'abeille le miel.

« - Et même s'il était avéré que telle ou telle espèce est désormais parfaitement inutile, aurions-nous le droit de l'effacer ?

- Sans aller jusqu'à la supprimer, nous pourrions la retirer de la circulation, l'emprisonner dans une banque des espèces nuisibles par exemple. Ainsi elle n'entraverait plus la marche vers l'existence. En même temps, il serait peut-être bon de conserver soigneusement sa mémoire dans nos archives : ainsi elle continuerait d'exister dans l'histoire. N'est-il pas juste d'accorder à chaque parcelle de Mômmanh, et donc à nous-mêmes, le droit à l'existence ? »

Il y a aussi la beauté. La beauté que Mômmanh a enfanté tout au long de ses multiples chemins. Pas seulement la beauté des créatures, mais celle de la matière : la beauté du désert, ou de la banquise, ou de la montagne, la beauté de la mer et du ciel, avec ou sans nuages, celle des jeux de lumière orchestrés par le soleil... Je te dirai plus loin comment la beauté nous prend par la main pour nous guider vers le Jardin d'Eden.

Alors, toutes les créations de mère Nature constituent notre galerie des ancêtres. Qu'y a-t-il d'étonnant, alors, si j'aime caresser ma cousine éloignée, la timide violette, ou regarder ma vieille arrière-arrière grand-tante si coquette, la pie bleue, recommencer chaque jour, sur la pelouse, son solitaire défilé de mode, ce qui donne enfin au saule pleureur une bonne raison de laisser couler ses larmes ? Et faut-il être surpris si tu me rencontres un soir au crépuscule, seul dans le silence habité du désert, les yeux grands ouverts, en train d'écouter la voix de Mômmanh ?

Toutes ces inventions de la nature, je les considère encore comme des messages qu'elle nous a laissés à chaque étape de sa lutte opiniâtre pour conquérir la vie éternelle. « Vous à qui j'ai donné de bons yeux, dit-elle, regardez ! J'ai inventé, voilà bien longtemps déjà, le ver de terre. Il n'est pas beau, j'en conviens, mais n'oubliez jamais qu'il rend d'indispensables services à la famille !... » Puisque nous avons acquis un tel pouvoir de destruction ou de création et que, dans le même temps, nous sommes si faillibles, il n'est pas trop de tous nos sens aux aguets et de toutes nos âmes bien éveillées pour décrypter les messages avant qu'ils ne soient brûlés sur les bûchers des inquisitions, sacrifiés sur les autels du dieu Argent, ou simplement étouffés sous les fesses de l'indifférence.

Je ne demande pas non plus que seuls quelques privilégiés aient le droit de s'entretenir avec le sanglier, l'alouette ou la menthe sauvage, de retrouver les caresses salées de la mer originelle, de goûter les baisers brûlants du soleil, ou encore de communier seuls, dans la forêt, assis sur une pierre moussue là où murmure le paisible ruisseau, sous la protection des grands arbres, et d'y retrouver la paix de l'âme. Je crois au contraire que prendre conseil de la nature, déchiffrer patiemment la multiplicité de ses messages et s'en nourrir humblement, faire alliance avec l'infinie diversité de ses enfants, reconnaître enfin notre mère et être ses fils aimants, respectueux, sur le fleuve d'existence qui nous emporte toujours vers l'infini mystérieux dont les voiles se déchirent à notre approche, je crois que cet effacement de notre vanité est l'affaire de tous. Qu'y a-t-il au bout du voyage ? Y a-t-il même une fin ?... Mystère !... Tant que nous avançons, tout va bien.

Oui, je me suis laissé emporter et je me prends à te donner des conseils dans le cadre d'une théorie scientifique. Ainsi, je risque de trahir l'objectif de la science qui est d'éclairer mais pas d'indiquer le chemin. Je te prie de m'excuser : c'est plus fort que moi.

D'ailleurs, qui peut prétendre chercher uniquement pour assouvir sa curiosité, et non pour assurer un peu mieux la maîtrise de son destin ? Demande aux ordinateurs de faire de la recherche pure car je crois que l'homme en est incapable. Pour gommer ce défaut inhérent à notre espèce, même si je me permets de te donner des conseils, je te promets de respecter les décisions que nous prendrons ensemble, nous tous, les milliards d'êtres humains et « Moi Tout Seul », le reste du monde. Je tiendrai cette promesse aussi longtemps que cela me sera supportable.

 

« - Et le coup de foudre ? - Oui ! Oui ! Nous y arrivons. »

Cet été-là, le destin organisa la rencontre de deux jeunes gens de sexes non pas opposés mais complémentaires : c'était moi, c'était elle. Tu apprendras bientôt qu'elle s'installa tout naturellement à la première place : l'idée d'en occuper une autre ne pouvait lui venir à l'esprit. Donc, c'était elle, c'était moi. Je l'appellerai Jeanne, en mémoire de Jeanne d'Arc.

« - Pardon ! Tu dis ?...

- Lui as-tu demandé la permission à la sainte pucelle ?

- Evidemment non ! Et alors ? Combien de « Jeanne » sont indignes de porter ce nom ? Ma belle, au moins, mérite que je la prénomme ainsi. »

J'aurais pu l'appeler Océane. Dans ses yeux, j'ai vu la mer innombrable et toujours recommencée, le vivant océan du fond des âges. A mon premier plongeon, j'ai bien cru m'y noyer ; depuis, j'ai appris à me faire dauphin avant d'aller y nager. Dis-moi : ne trouves-tu pas merveilleux que l'on voie la mer dans les yeux de maintes femmes ? Déjà, la nature nous a donné l'universel langage du regard pour lequel il n'est pas utile d'étudier la grammaire et que comprennent même les chiens ; en inscrivant la mer dans les yeux de l'aimée, la conscience infirme de MÔmmanh veut sans doute nous rappeler que la femme est source de vie, à l'instar de l'océan originel. Quoi qu'il en soit, je n'appellerai pas mon amour Océane, parce que, dans mes racines françaises, je veux garder celles qui sont saines.

Elle s'appellera Jeanne, en mémoire de Jeanne d'Arc, et aussi de Jeanne Hachette. Oublions Jeanne la Folle, veux-tu ? Cet hommage à celle qui brandissait comme un étendard sa qualité de pucelle peut paraître pire qu'une goujaterie : le viol d'une défunte, sainte de surcroît, figée pour toujours dans les langes de la mort, ne pouvant plus désormais défendre son honneur. Rassure-toi : j'aurais honte, si elle en était indigne, d'associer celle que j'aime à la brave bergère qui accoucha de la France.

Les temps ont beaucoup changé et les façons d'être brave ne sont plus les mêmes. Car les hommes établissent leurs croyances en fonction du niveau de connaissance, ou plutôt d'ignorance, de leur temps. A notre époque, celle qui entendait les voix du Ciel lui ordonner de prendre la tête des armées pour chasser les Anglais, celle-là serait à l'évidence considérée comme folle et soignée par des piqûres dans un hôpital psychiatrique. Mais au temps de Jeanne, l'ignorance des hommes était encore telle qu'il ne leur paraissait pas absurde d'espérer un soutien matériel de Dieu. Alors, il était juste que le Très Haut parle en langage clair, et tout aussi juste que son lieutenant sur la terre de France fût une pure jeune fille : une pucelle.

La pureté a changé de manteau. Ma Jeanne ne sera pas pucelle, Dieu merci, car notre histoire s'arrêterait là.

Hélas, en ce temps-là, on croyait que l'acte charnel d'amour était une souillure. En conséquence, l'âme était d'autant plus pure que le corps n'avait pas forniqué. Quel vilain mot ! Et quelle aberration ! Pourquoi l'Eglise a-t-elle greffé dans nos têtes une telle croyance, si douloureusement contre nature ? D'un côté, elle incitait les hommes à l'amour, de l'autre elle leur interdisait d'en goûter la plénitude : c'était comme si elle leur avait demandé de préparer un festin et que personne n'aurait eu le droit d'y toucher. Et dans le même temps, elle promettait à ces malheureux la résurrection de leur corps : pour quoi faire, injuste ciel ? Au l'islam a-t-il mis des houris dans son paradis ? Est-ce que cela n'en fait pas un concurrent redoutable pour le christianisme ?

Mais ceci est une autre-histoire.

« - Quoi ? Que dis-tu ?

- Il est sacrément temps que j e commence à la raconter, mon histoire d'amour !

- Mais enfin, c'est bien moi, l'auteur ! Et j'écris ce qui me plaît...

- Hein ? Quoi ? Là, je t'entends très mal. Toi, tu ne lis que ce qui t'intéresses ?

- Elle est bonne, celle-là. Enfin... , puisque le lecteur est roi, enchaînons. Tu n'auras pas le fond de ma pensée : tant pis pour toi. Je te demande quand même, bien respectueusement, de ne pas m'interrompre trop souvent. »

Donc, cet été-là, le destin avait organisé la rencontre de deux êtres aussi uniques qu'exceptionnels - « Mais oui ! Permets-moi de rester seul juge en cette matière. » - : c'était Elle, c'était Moi. Nous allions travailler pendant le même mois, dans le même centre de vacances, à la montagne. Qu'une seule de ces conditions vînt à manquer, et je n'aurais rien à te raconter. Puisque le destin en décida autrement, tu vas, s'il te plaît, continuer ta lecture.

« Veux-tu que je te parle du destin ?

- Surtout pas.

- C'est entendu, je t'en parlerai une autre fois. »

Dans ce camp de vacances, j'avais un emploi de chauffeur. Jeanne avait été engagée pour assumer deux fonctions : infirmière et intendante. Quand elle prit place dans ma fourgonnette, parmi les cageots de fruits et de légumes, j'eus un éblouissement. Ce n'était là que le premier des chocs qu'elle devait, par la suite, me donner. Elle avait d'emblée, comme tant de fois plus tard, mal choisi le moment pour me bouleverser, car j'étais un conducteur inexpérimenté. Heureusement, j'étais beaucoup plus jeune que maintenant et c'est ce qui nous sauva.

Pendant la guerre d'Algérie, j'avais eu de grandes frayeurs et mon lot de misères ; comme mes camarades, pendant des mois et des mois, j'avais soupiré après le jour béni de la libération et la vie heureuse qui serait la mienne, une fois sorti de cette diabolique pétaudière qu'était alors l'Algérie. Bien sûr, je n'avais connu ni l'atroce gloire de l'enfer de Verdun ni Diên Biên Phu, mais, comme en ce temps-là la vie était de plus en plus facile, je croyais avoir connu le pire. Eh bien non ! Le pire était à venir!

La fée qui tendait le piège dans lequel j'allais me précipiter avec ardeur, l'exquise beauté de chair éternelle, s'apprêtait à faire tanguer et chavirer la barque de mon existence à tel point que, dans cette série de tempêtes, d'ouragans et de cyclones, il faudrait des années avant que je puisse à nouveau distinguer clairement le nord du sud. A ce moment, je pouvais encore m'enfuir. Cette histoire serait avortée. Qu'importe ! Après tout, j'en aurais peut-être une autre à te raconter. Mais puisque je suis resté, il nous faut aller jusqu'au bout de celle-là. Courage ! Il est vrai qu'en assistant à notre guerre depuis ton fauteuil, tu ne risques pas grand chose, toi !

Et maintenant, si c'était à refaire ?... Oui ! je referais ce chemin-là. Oh ! rassure-toi : j'essaierais quand même d'éviter l'erreur atroce que nous avons commise. Mais, puisque de toutes façons, il n'est pas de vie sans risques, ce serait de nouveau ces embûches-là que je choisirais.

Enfin, une conclusion venait d'être apportée à l'interminable débat sur le sexe des anges : celui qui, descendu des cieux, s'était installé dans ma fourgonnette, était de sexe féminin. Comment faire pour ne pas la contrarier, pour qu'elle reste encore un peu ? La femme de ménage, une « vieille peau » acariâtre, s'était installée d'office sur l'unique siège de passager. L'Apparition, je crois te l'avoir déjà dit, était assise sur une caisse, au milieu d'un bric-à-brac de bagages, parmi des empilements précaires de cageots contenant des fruits, des légumes ainsi que diverses provisions pour les hôtes du camp. Des fesses d'ange appuyées sur les arêtes vives d'une caisse en bois pourraient-elles supporter les cahots de la route ? Un estomac d'ange était-il suffisamment bien accroché pour ne pas se retourner sous l'effet des tourbillons et des remous qu'allaient provoquer les dix kilomètres de virages en lacets ?

 

Elle était la beauté descendue du ciel : c'est pourquoi je ne saurais te la décrire. A toi de la reconnaître quand elle apparaîtra. Elle avait bien quelques imperfections mineures : par exemple, des cheveux un peu trop raides qui ne parvenaient pas à dissimuler la légère disproportion de ses oreilles, mais ces petits défauts la rendaient un peu humaine. Ainsi, je trouverais peut-être l'audace de tenter sa conquête. Il y avait aussi, dans la fourgonnette, une odeur qui ne pouvait provenir ni des victuailles, ni d'un ange : c'était une-odeur insistante et désagréable : subtilement âcre, rance et agressive. J'attribuai cette odeur à la vieille peau acariâtre, mais plus tard, je dus

 

bien admettre qu'elle émanait du corps de la belle, de ses aisselles précisément. Quand nous fûmes devenus intimes, je lui fis savoir que ce parfum dissuasif faisait chuter sa beauté de plusieurs étages et que je ne pourrais être enrhumé toute ma vie.

Je n'ai plus jamais senti cette odeur.

Elle était jeune, même un peu plus que moi, et la nature n'avait pas commencé à défaire ce qu'elle avait si bien réussi. Elle continuait même de donner les dernières touches à son œuvre, choisissant et affermissant des traits qui, jusque-là, avaient gardé l'indécision de l'ébauche juvénile, épanouissant le teint et les formes pour réaliser enfin l'accomplissement, si longtemps différé, des meilleures promesses de l'adolescence. Ce chef-d'œuvre de chair, d'esprit et de lumière que je pourrais bientôt toucher, embrasser même, la nature n'en était pas l'unique auteur : elle avait seulement façonné l'ébauche qu'une mauvaise éducation prolongée par des choix stupides aurait probablement transformée en une vaniteuse outre de viande. Tel n'était pas le cas : Jeanne et les siens avaient su achever le poème si bien commencé.

Une alimentation saine, un peu de sport et beaucoup d'activités maintenaient la vigoureuse harmonie de ses formes. Une éducation qui avait toujours maintenu son esprit en éveil avait imprimé l'intelligence dans son regard et sur son visage. La pratique de la danse lui donnait en prime la souplesse, la grâce et aussi la musique qui accompagnaient le moindre de ses mouvements.

Oui, la musique !... Et si je te dis qu'elle était une symphonie vivante, tu vas rire : eh bien, ris ! Elle était la Vénus de Botticelli ayant enfin réussi à faire aborder sa coquille Saint-Jacques pour intégrer une symphonie orchestrale tout entière. Je ne saurais te nommer la totalité des instruments, et c'est heureux, mais je suis certain qu'il y avait au moins une trompette.

Moi qui regrette de ne pouvoir apprécier la grande musique, je buvais celle-là sans que jamais ma soif en fût assouvie.

Enfin, sur le visage, son âme avait dessiné des expressions qui me plaisaient. Ses grands yeux avaient le regard souvent étonné, amusé, de celle qui, sans vouloir posséder le monde, est avide de le découvrir, inlassablement. Attends ! Non, ce n'était pas le regard d'un « ravi » : l'intelligence y pétillait vivement. « - Comme du champagne ? - Ma foi, oui. » Il y avait aussi des traits de ce cher visage remodelés par la volonté, par l'incessante activité de l'esprit, par une digne et discrète fierté : autant de noblesse ajoutée à l'œuvre de la nature.

Il y avait enfin ce que mon extase m'empêchait de voir : la fée avait subi quelques retouches. Aurais-je dû m'en plaindre ? Au contraire ! Puisqu'elles complétaient si bien son œuvre, il était heureux que Jeanne s'accordât ainsi avec Mômmanh.

« - Jeunesse et beauté sont bien éphémères, dis-tu.

- Eh bien, si tu crois cela, pose devant l'objectif sans plus tarder. Des photos : voilà tout ce qu'il restera de tes belles années. Quant à nous, pas plus Jeanne que moi n'éprouvons le besoin de recourir à ce pitoyable artifice. »

 

  Comment aider la nature ? Comment retarder le vieillissement ?
Comment se maintenir en forme et en bonne santé ? 

 

Tu sais qu'à notre époque et dans notre pays béni, la plupart des gens vieillissent plus lentement qu'autrefois. Tu en connais les raisons. A ces classiques recettes pour ralentir le vieillissement, Jeanne et moi en ajoutons une de notre invention. Je te la communique gratuitement.

Tu n'as pas oublié que Mômmanh est aux commandes de notre corps. - « Attention, une fois de plus, je te rappelle que c'est de la science-fiction. » - Tu sais aussi que, la plupart du temps, elle suit les conseils en provenance de notre intelligence, puisqu'elle l'a créée dans ce but. Eh bien, voici. Tant que nous sommes jeunes, nos organes tout neufs n'ont guère besoin que Mômmanh les stimule ; ils se mettent en marche pratiquement seuls, elle doit seulement veiller à ce qu'ils ne fassent pas de bêtises. Chez les vieux, c'est l'inverse.

En conséquence, dès que tu sens le mal du vieillissement t'atteindre, il faut dire à Mômmanh de stimuler tes organes à longueur de journée, qu'ils n'aillent pas s'endormir et dépérir.

« - Parce que nous pouvons donner des ordres à Mômmanh qui est aux commandes de notre corps ? Nous pouvons commander notre chef ? - Bien sûr. Je te l'ai déjà dit. Elle nous a créé pour cela. Elle nous fait confiance... »

C'est ici que nous retrouvons une vieille croyance : la distinction entre la chair et l'esprit, entre le corps et l'âme.

Mes organes sont des constructions « physico-chimico-mécaniques ». Ils exécutent les programmes inscrits dans mes gènes. Cependant, s'ils n'étaient que cela, les mains, les jambes, le coeur, le foie, les reins, l'estomac... ne seraient que des sortes de robots, des robots de chair inventés par la nature.

Voilà ce qui constitue mon corps.

Il y a quelques milliards d'années, une parcelle infinitésimale de Mômmanh s'est trouvée aux commandes de la première bactérie terrienne. La vie lui a plu et elle ne l'a plus quittée. Tu sais comme elle s'y est développée, passant d'une génération à l'autre, d'une espèce à la suivante, de l'homme jusqu'à mes parents, de mes parents jusqu'à moi. Elle est mon âme originelle, celle qui a commencé de me conduire dès la naissance et peut-être même avant. Depuis, elle s'est enrichie de mon expérience. En général, je l'appelle simplement Mômmanh mais, selon celui de ses aspects que je veux souligner, je peux la nommer autrement : mon âme, ou mon ego, ou encore ma mômmanh.

Et voilà ce qui constitue mon âme, du moins celle qui m'a été donnée à la naissance et que j'ai pour mission d'améliorer.

Mes organes ne sauraient trop que faire tout seuls. Mais ils sont plus ou moins sensibles aux ordres que leur envoie Chapitre11. html#Mômmanh ou, je te le rappelle, cette parcelle d'elle-même, son représentant investi des pleins pouvoirs : notre personne. Ce pouvoir qu'elle a depuis toujours est un aspect important de notre volonté. Il peut aller plus loin que nous le pensons généralement : avec de l'entraînement, certains fakirs ne vont-ils pas jusqu'à commander leur rythme cardiaque.

Tant que mes organes étaient neufs, ils n'avaient pas encore subi la moindre dégradation et leurs facultés d' « auto réparation » étaient intactes : ils étaient donc aptes à bien fonctionner. Ainsi, mes jambes d'enfant me poussaient bien souvent à courir plutôt qu'à marcher. Maintenant, mes jambes dégradées de vieux m'incitent à la lenteur et au repos.

Alors, pour que tous mes organes continuent malgré tout de vivre et de se développer, pour qu'ils se délabrent moins rapidement, je dis à Mômmanh de les mettre au travail, ces fainéants, tous et à la moindre occasion, sans toutefois aller jusqu'au surmenage. C'est ce qu'on appelle couramment le sport.

Mais, avant d'aller le long des routes cracher mes poumons en courant sans but, j'utilise d'abord tous les gestes de la vie quotidienne pour activer ma vieille carcasse. En outre, je m'efforce d'aller vite, de forcer chaque geste, et de faire travailler en coopération sinon toutes les parties de mon corps, du moins le plus grand nombre : je m'efforce de plier les genoux et tout le reste chaque fois que je me baisse, je monte ou descends les escaliers non pas quatre à quatre, mais deux à deux, je vais chercher le journal à vélo... Bref : chaque fois que possible, j'introduis le sport dans les gestes obligés de la vie quotidienne et je fais ainsi d'une pierre deux coups.

Et quand je sens que le découragement ou les maladies rôdent autour de moi, prêts à me renvoyer au néant, je demande à Mômmanh d'envoyer un vigoureux coup de trompette dans le moindre recoin de mon vieil édifice : « Tout le monde debout ! C'est le temps de la vie et nous avons plein de choses à faire. » Après tout, ce n'est là que l'effet bien connu du « moral » dans le traitement des maladies.

Cette méthode, Jeanne et moi nous l'avons mijotée ensemble. Nous aimons répéter à qui veut l'entendre : « Quand on est jeune, ça va, ça va. Mais plus on vieillit et plus il faut faire aller. »

Par tous ces moyens conjugués assortis d'une alimentation saine et d'une part de chance, malgré le malheur qui nous a assommés, nous avons ralenti notre vieillissement. Jeanne a pu garder sa beauté quinze ou vingt ans de plus que nos grands-mères. Nous sommes convaincus que notre recette y a contribué.

Mais Mômmanh ne peut enfreindre ses propres lois : nous devons quand même vieillir - et c'est impératif ! -, il faut mourir pour que des enfants plus avancés que nous portent l'existence dans les étoiles.

Jeanne a pu retarder, mais non éviter, le délabrement insidieux de son magnifique corps ; la vivante symphonie a été progressivement dénaturée par les « couacs » de plus en plus forts ; l'éclat de l'immortelle beauté va peu à peu s'éteignant, enseveli sous les varices, les rides, la pâleur jaunissante et les rugosités de la peau. Lent mais inéluctable naufrage... Seuls les artifices, les prothèses de la beauté, peuvent masquer quelque temps les ravages de l'impitoyable vandale : le vieillissement, héraut de la mort.

Il est arrivé le temps où Jeanne est devenue moins belle que ses robes. Viendra-t-il, le temps où , son corps étant complètement défait, elle sera devenue une ambassadrice de la postérité : une grande âme dans un corps en ruines, le tout présenté dans un bel emballage étoilé de bijoux.

Je sais donc pourquoi, les jours de sortie, elle doit se lever de plus en plus tôt et occuper de plus en plus longtemps la salle de bains, avant d'oser affronter le regard de nos semblables. Il est bon que les femmes disposent pour cela d'excellents moyens ; l'essentiel est qu'au moment du lever, elles puissent subir avec succès l'épreuve de leur exposition sans fards à la lumière impitoyable du matin. Cependant j'étais alors à mille lieues de ce réalisme sordide auquel, d'ailleurs, j'échapperai toujours, tellement s'impose encore à mes yeux l'image de la belle Jeanne d'autrefois, ce qui explique pourquoi, dans la rue, il m'est de plus en plus malaisé de reconnaître celle d'aujourd'hui, mon épouse à demi fanée.

Mais revenons dans la fourgonnette, le jour où Jeanne entra dans mon existence.

Pour commencer, il fallait que je montre à l'Apparition quel excellent conducteur j'étais et, comme je n'avais guère confiance en moi, ce fut un beau fiasco. Maintenant, je saurais comment faire ; je me dirais, en premier lieu : « Tant pis si elle t'échappe, il y en a des millions d'autres. » et j'ajouterais : « Tu dois tenter ta chance, fainéant ! Après tout, elle n'est qu'un être humain comme toi. Elle ne demande pas la lune ; conduis simplement, comme tu sais le faire, en évitant de lui causer des frayeurs inutiles, et l'espoir prendra peut-être corps. » Heureusement, je n'avais pas acquis cette demi- sagesse, car mon histoire se serait achevée là. C'est précisément le manque d'assurance et la maladresse dont je fis preuve qui achevèrent de me rendre séduisant aux yeux de la belle. Eh oui ! Cela s'est passé ainsi.

Le trajet jusqu'au camp fut inutilement périlleux. Une étroite route sinuait sur le flanc de la montagne pour nous conduire là-haut, à la lisière incertaine entre la sombre forêt et les alpages. Nous rasions le précipice chaque fois que le véhicule échappait à mon contrôle, mais je sus toujours redresser à temps et notre aventure put se poursuivre. Lorsque nous arrivâmes à bon port, je n'étais pas fier de moi. Au moins une fois, nous avions frôlé la catastrophe et quelques cageots à l'humour malveillant s'étaient même répandus sur la beauté, la nouvelle reine des edelweiss convoyée en si lamentable équipage. Je crus avoir gâché bêtement mes maigres chances quand la vieille peau m'eut adressé ses compliments :

« - Je me demande où ils ont embauché un chauffeur pareil. Moi qui n'ai jamais touché un volant, je conduirais mieux que toi. Une sacrée chance qu'on s'en sorte vivants ! Assassin ! Tu n'auras pas l'occasion de me tuer parce que je ne monterai plus jamais avec toi, connard ! »

Je me demandai un moment si les droits de l'homme devaient s'appliquer à la vieille peau. Il paraît que oui. En tout cas, piètre consolation, je n'aurais plus à supporter la présence de cet ignoble sac de fiel, si ce n'est à de rares occasions où je ne la remarquerais même pas.

C'est alors qu'eut lieu le premier prodige... Devine ce que me dit l'immortelle ! Et devant témoins, encore !

« - Ce n'est rien, Michel. Tu es un bon conducteur. C'est le manque d'expérience : quand tu seras habitué à la fourgonnette et à la montagne, tout ira très bien. »

Quelle adorable créature, n'est-ce pas ? A cet instant, la vieille peau disparut pour toujours de mon existence, comme une méchante sorcière se dissout dans l'éther quand apparaît la bonne fée souveraine. Poussa-t-elle quelques ultimes croassements maléfiques ? C'est possible. Mais, déjà hors d'atteinte, je ne pouvais l'entendre.

La reine des edelweiss, la divine, venait d'une quelconque banlieue de la région parisienne, proche d'une des fortifications qui défendaient autrefois la capitale et d'un grand terrain vague, plein de mystères et de dangers, qu'elle appelait « La Zone ». Si tu veux, rebaptisons cet endroit Vieuvy-sur-Seine, un ancien bourg cossu dressé au milieu des champs sur lequel on avait planté des usines, des H. L. M. et une ribambelle de pavillons, une bousculade de maisonnettes en tous genres faites de « briques » et de « broques », avec, dans le plus grand désordre, leurs jardinets de toutes origines culturelles et leurs clôtures bricolées assorties à cet ensemble discordant. Vieuvy-sur-Seine, ses « fortifs » et sa « Zone » étaient la réalisation anarchique des rêves de prolétaires-ouvriers.

La ville nouvelle avait submergé, puis entièrement effacé le vieux bourg cossu. Et alors ?

 

 Comment conserver le patrimoine de l'humanité ? 

 

Pour que l'existence continue de se développer, il faut bien que l'ancien cède la place au nouveau. Et nos racines ? Et les leçons du passé ? Nous avons maintenant les moyens d'en faire des représentations fidèles et de les conserver dans nos archives. Pour notre édification, ne gardons en vrai que les chefs-d'œuvre. Si, du passé, nous mettons tous les vestiges dans le char de l'existence, il va s'embourber et, sur notre planète, nous aurons provoqué l'asphyxie de Mômmanh.

Cette expression, au grand jour, d'un vaste ensemble hétéroclite de mauvais goûts en tous genres, évoquait une gigantesque fête foraine : elle en avait le caractère composite, à la fois touchant, excitant, pitoyable et désolant. Parfois cependant, elle proposait aussi au détour d'une rue quelconque, la découverte d'une perle : une belle création marginale qui n'aurait pu obtenir nulle part ailleurs l'autorisation de se montrer. Ainsi, comme tu le sais bien, le jazz ou le tango ne pouvaient naître dans des endroits autres que les quartiers pauvres, lesquels abritent aussi les exclus.

Dans la société normale et intégrée, dans le monde des « gens bien », le moule des idées reçues, nécessairement rigide, écrase les beautés par trop insolites, doublement nouvelles. Car celui qui a lutté pour asseoir son existence sur des bases à peu près solides, autrement dit pour s'instruire, celui-là renâcle devant toute remise en question et ce d'autant plus que la plupart des innovations hors norme sont des erreurs. Donc, à l'instar des autres marginaux, les artistes et les inventeurs par trop audacieux sont repoussés dans les quartiers pauvres. Heureusement donc qu'il existe ces zones-refuges, ces parcs naturels pour découvertes en voie de gestation, comparables à ceux que l'on a créés pour espèces en voie d'extinction.

A cette époque, les prolétaires-ouvriers commençaient tout juste à sortir de la pauvreté. Cette absence de fortune imposait une limitation sévère à l'expression de leurs fantasmes. Les pagodes de pacotille et les petits châteaux de bouchers-charcutiers, en chocolat praliné, étaient encore rares. Les maisons« Mon Rêve » étaient souvent d'anciennes maisonnettes, des boîtes avec de petits yeux, une petite bouche et un toit en guise de chapeau, qu'on avait agrandies plusieurs fois selon les caprices de la fortune, tantôt en haut, tantôt sur l'une ou l'autre des faces. Tu connais les caricatures de beauté qui sont vendues au Mont-Saint-Michel et dansles autres sites de grand tourisme :

de petites roues de bateau vernies avec un baromètre étincelant au milieu, des coquillages assemblés et peinturlurés, toutes sortes d'animaux en faïence, - pigeons, chats, cochons... - dont les couleurs doivent faire hurler les chiens, les cartes postales avec des cœurs en sucre d'orge ou des jupes à fleurettesrelevées sur de gros derrières rose-bonbon... Dans les remodelages et les agrandissements successifs des maisonnettes d'origine, ainsi que dans tous les autres ajouts - portails, grilles, marquises, ornements de céramique, portes d'entrée de maître... - le mauvais goût trouvait à s'exprimer de la même façon mais sur une plus grande échelle. Contribuaient aussi à l'enlaidissement du paysage les remises de jardin fabriquées avec divers matériaux de récupération : briques, parpaings ou planches provenant de démolitions, tôles, fibrociment, ferrailles en tous genres...

Après cette période de joyeuse cacophonie, notre état a jugé que la liberté individuelle devait s'effacer quand elle défigure ainsi l'environnement. De stricts règlements d'urbanisme ont été imposés et on a construit de gigantesques termitières aux formes uniformes de clapiers modernes en ciment. Mais les hommes ne sont pas des termites : tu connais la suite... En tout cas, le mauvais goût a dû se réfugier dans l'intimité des logements, et seuls les amis pourront désormais en profiter. Après le temps des termitières est venue notre époque où , grâce à une plus grande sagesse et à d'importants moyens matériels, les édiles transforment nos viles en agréables lieux de vie. Peu à peu, Vieuvy-sur-Seine en vient à s'habiller comme une vraie dame.

Mais quand Jeanne, tout en se présentant comme une Parisienne, me parla de sa banlieue, et même quand j'eus l'occasion de m'y promener, je ne fus pas sensible à sa touchante laideur. Vieuvy-sur-Seine ne pouvait être qu'un endroit magnifique puisqu'il avait donné naissance à la belle, à la sublime fleur de banlieue : Jeanne !... , à propos de laquelle je ne tarderais pas à apprendre qu'elle était réellement « bien née ». Cette ville l'avait nourrie, choyée, éduquée, formée elle l'avait gardée pour moi seul jusqu'à notre rencontre et je lui en étais très reconnaissant. Ce ne pouvait être qu'une ville heureuse puisqu'elle avait la chance de la voir chaque jour. Ah ! Comme j'aurais aimé vivre à Vieuvy-sur-Seine dans l'aura de la divine et tisser désormais mon existence entière aux rayons de sa beauté.

« - N'étais-je pas un peu fou ? - Complètement, me dis-tu. - Sans doute, mais que j'aimerais revivre cette folie-là ! D'ailleurs, ne faut-il pas être drogué d'une façon ou d'une autre pour trouver le courage d'aller au combat ? »

A partir de notre première rencontre dans la fourgonnette, je recherchai toutes les occasions d'approcher Jeanne et d'être en sa compagnie. C'était facile car, loin de se dérober, elle provoquait elle-même ces rencontres. Je naviguais sur un nuage et je prenais parfois en pitié mes contemporains qui me paraissaient si petits quand, du Ciel, je les voyais condamnés à accomplir dans la tristesse leurs quotidiennes tâches de doubles handicapés, à la fois terrestres et mortels. Jeanne ! Elle s'appelait Jeanne ! Quel nom merveilleux, évident ! Tu ne trouves pas ? Ce nom n'était-il pas immortel comme la fée qui le portait ?

Je ferme les yeux et je la revois.

 

 Les jeunes et le sentiment d'éternité. A quoi sert la beauté ? 
  Pourquoi l'adaptation naturelle paraît-elle obéir au principe de finalité ? 

 

Sa peau est une rivière de jeunesse et de santé. Elle enveloppe des chairs vives et vigoureuses. Elle se coule dans les formes séduisantes que Mômmanh a découvertes et choisies pour elle au long de son interminable cheminement.

Elle ne laisse rien deviner de la machinerie complexe à l'ouvrage dans l'usine à beauté. Ceux-là qui se nomment foie, boyaux, vessie, moelle épinière, les ouvriers inconnus aux mains sales et calleuses qui œuvrent dans l'usine à beauté restent bien cachés. Seules quelques veinules aux méandres sinueux ont parfois permission de musarder à fleur de peau. Pour quelle mission ? Peut-être pour témoigner de la vie, évoquée par le sang.

L'usine encore neuve tourne bien. Le moindre dommage est aussitôt réparé. C'est pourquoi la beauté qui porte la jeune fille reste neuve aussi.

Ainsi régénérées en permanence, la jeunesse et la beauté paraissent éternelles. Le temps est aboli. Ne va pas dire à la demoiselle : « Comme en cette fleur, la vieillesse fera ternir votre beauté ». Elle ne peut entendre ce genre d'avertissement et elle te saluera d'un éclat de rire moqueur. Car elle ne doute pas d'avoir l'éternité devant elle. Et si, en ce lieu d'éternité vivante, s'installe une petite incongruité noire ou brune, elle est l'exception qui souligne la règle. Elle est donc bienvenue et on l'appelle grain de beauté.

Mômmanh l'a-t-elle fait exprès de donner aux jeunes le sentiment qu'ils ont l'éternité devant eux ? Peut-être. Car ils n'hésitent pas à entreprendre : ainsi, ils élargissent les chemins de l'avenir.

Jeanne, telle que je la vois toujours avec mes yeux d'amoureux, était si belle ! Elle était l'âme triomphante de la nature, la sublime incarnation de cet appel à vivre qui se débat dans l'obscurité de la matière jusqu'au moment où il s'en évade, comme la source jaillit d'un rocher, se répand sur l'univers et sourit au soleil de ses mille paillettes d'argent. Chaque fois que l'impétueux désir de vivre, vivre ! vivre ici, en tout lieu et toujours, chaque fois que l'âpre volonté d'existence a su arracher la beauté à sa gangue de terre, elle l'a gardée en mémoire et choyée, protégée, recréée pour que, réapparaissant comme le bonheur tant espéré devant nos yeux fascinés, elle soit désormais notre guide.

Car, parmi les inventions de Mômmanh , la beauté se situe au rang le plus haut.

Le beau n'est pas l'existence idéale : il en est la représentation. Ainsi, il t'arrive d'être ému par une beauté, qu'elle soit portée par une femme ou par quelque chose d'autre. Tu es ému parce que, consciemment ou non, tu as reconnu des éléments d'existence auxquels tu aspires, et tu es content. Il te reste à découvrir et assembler ces éléments dans la réalité, par ton travail, car l'image du jambon n'est pas le jambon.

Et voilà comment la beauté nous guide sur les voies de l'existence. Chaque fois qu'elle l'a rencontrée, Mômmanh a ressenti du bien : voilà pourquoi elle l'a inscrite dans ses tablettes. De même qu'elle a inventé la beauté des fleurs pour favoriser leur fécondation, elle a créé celle de la femme pour attirer les hommes. De plus, aux quelques-uns d'entre nous que l'on nomme artistes elle a donné la faculté de créer des beautés nouvelles. Peut-être ont-ils une sensibilité à l'existence exacerbée à tel point que la moindre de ses évocations les émeut?...

Je t'ai parlé des « inventions » de Mômmanh. Cependant, n'oublie pas qu'avant de s'installer en nous, elle ne pouvait avoir des intentions puisqu'elle restait enfermée dans sa gangue de matière, sans conscience propre, sans vue sur l'avenir. Tout semble être arrivé comme si elle avait voulu et programmé ses réussites mais en fait, elle les a obtenues par tâtonnement et sélectionnées après coup.

Mômmanh crée les qualités des êtres vivants de la même façon que j'opère mes choix quand je flâne dans un magasin. Le vendeur qui demande avec insistance ce que je veux m'agace : je ne sais pas ce que je veux, mais je l'apprendrai peut-être en découvrant un objet qui me plaît beaucoup, pour peu qu'on me laisse dialoguer avec les choses. C'est a posteriori que mon but se révélera.

Voilà pourquoi les biologistes, dans un souci de simplification, peuvent raisonner suivant le principe de finalité et dire, par exemple : la nature a donné au caméléon le pouvoir de changer de couleur et de se fondre dans l'environnement pour échapper à ses prédateurs. La finalité, c'est l'existence : les façons dont elle s'accomplit sont connues a posteriori. Mais du moins sont-elles connues, tandis que le besoin qui les a fait naître, le besoin d'existence, reste dans l'obscurité.

Et c'est ainsi que Sartre peut dire : « L'existence précède l'essence ». Apparemment, c'est vrai. Et en réalité ? Si tel était le cas, chacun de nous s'inventerait une existence complètement originale. Nous aurions tous des objectifs entièrement différents, à tel point qu'il serait quasiment impossible de nous accorder. Il est plus probable donc que, notre essence étant cachée, c'est l'existence qui la révèle. « Dis-moi ce que tu fais et je te dirais qui tu es. » La bonne formule serait donc : « L'existence révèle l'essence ».

Cependant, depuis que la conscience libérée est apparue avec l'homme, Mômmanh peut procéder autrement. Voyant l'immensité du réel à travers notre regard, elle peut cogiter des plans plus ou moins fiables pour l'avenir : « J'achèterai une voiture neuve dans trois ans... Je serai médecin... Nous établirons le paradis sur terre... ». Par notre intermédiaire, elle tente de réaliser ses plans et si le résultat est conforme à ses attentes, elle le valide. C'est la finalité a priori. Cette méthode est beaucoup plus rapide que l'ancienne. De plus, elle augmente les chances d'éviter les catastrophes telles qu'une épidémie de peste ou une guerre mondiale.

Revenons à l'art. Un guide sur les voies de l'existence : quand un artiste, non seulement te fait apprécier la valeur d'un objectif, mais qu'il te montre les chemins pour l'atteindre, il a bien servi l'humanité. Ainsi, je voudrais, tout à la fois, te faire goûter les saveurs d'un grand amour, et te donner la recette. Tant pis si tu trouves que je suis un piètre cuisinier, je continue quand même mon travail : « Le reste me sera donné par surcroît ».

Vois une jonchée de voluptueuses orchidées, vois, crinière au vent, la cavale sauvage galopant librement dans la prairie sans fin, vois les blanches fleurs du frangipanier dissoudre leur pureté charnelle dans l'éblouissement du soleil tropical. A travers le feuillage à l'ombre mouvante saisis du regard la fulgurante panthère dans sa douce robe de velours noir, invulnérable : sa majesté étire langoureusement ses muscles chargés d'énergies parfaitement accordées, telles les musiques d'une symphonie ; sa majesté affûte ses griffes glissées dans la douce fourrure, stylets d'acier qui tout à l'heure jailliront comme un éclair bleuté au milieu de chairs ébahies, pantelantes, définitivement saisies dans leur dernier mouvement. Hume les senteurs du mois de mai dans un jardin enfin délivré de l'hivernale « engourdure » et qui caracole comme un fou. Fais-toi algues bleues - ou brunes aux yeux malicieux si tu préfères - et laisse-toi dorloter dans les plis de la mer apaisée, si bienveillante parfois. Ecoute comme les Indiens des Andes, ressuscités de l'aveugle et multiséculaire dévastation coloniale, écoute comme ils font chanter leurs montagnes de pierre ; écoute s'envoler leur musique ailée qui obstinément, pour dire malgré tout l'espoir des incompris, s'arrache à cette terre de misère et de là-haut, s'élançant vaillamment, part faire le tour de la terre, belle enfant de l'interminable tragédie. Laisse-toi aussi, de temps en temps, enchanter par l'ami Mozart qui installe le bonheur sur terre...

Voilà ce que je vois en Jeanne quand je la regarde de mon bon oeil, mais ne va surtout pas le lui dire. Elle est la fille préférée de la nature aux mille visages que je retrouve en elle. Toutes ces beautés, nos sœurs qui vont devant dans la longue marche vers le nirvâna, Jeanne sait bien les porter et les mettre en valeur. Et cela est bon. Je ne lui reprocherai jamais les longues heures passées quotidiennement devant son miroir, à se faire belle plutôt qu'à préparer mon repas ou astiquer notre logis.

Ah ! j'ai cru avoir oublié ses yeux, mais je t'en ai déjà parlé : insondable océan où j'aime plonger, me perdre, me dissoudre et me retrouver enfin en famille, comme un poisson dans l'eau, enfant reconnu de l'univers vivant.

Si les yeux sont les fenêtres de l'âme, pourquoi certains n'ont-ils que des vasistas poussiéreux ?

Il est possible que le portrait que j'ai fait de Jeanne ne te suffise pas. Est-elle brune, blonde ou rousse ? Grande ou petite ? Blanche, noire ou jaune ? A-t-elle le profil grec ? De petits pieds ? Des mains fines et longues ?... Je n'ai rien contre les portraits figuratifs, lesquels peuvent être très beaux, mais je ne sais pas les faire. Peu importe : la beauté, ce n'est pas le corps de la femme, mais le message que Mômmanh y a inscrit pour nous. Malgré tout, si tu tiens à voir ma bien-aimée en chair et en os, cherche, dans la Bible, le Cantique des Cantiques, attribué au roi Salomon.

Il va de soi que Jeanne avait aussi des seins et tout ce qu'il fallait pour en faire une femme complète : sans quoi, elle aurait été une sorte de tableau du Louvre et je n'aurais pas envisagé de l'épouser. Oui, les seins étaient bien assortis à l'ensemble. La bouche était bien faite pour donner des baisers généreux, le contraire de ces baisers pointus comme des coups d'aiguille qu'évoquent les lèvres minces. Le ventre et les hanches, suffisamment larges, paraissaient conçus pour bien accueillir l'aimé ainsi que, plus tard, l'enfant en gestation qui apparaîtrait là.

Quant aux fesses, je me demandais - et je me demande toujours pourquoi - elles me paraissaient une partie indispensable de la féminité. Ne servent-elles pas à s'asseoir sur la cuvette des W. C. ? J'aime aussi les fesses des belles femmes et si j'en suis quelque peu gêné, tant pis ! Celles de Jeanne étaient suffisamment fermes et bien en chair, comme il se doit, mais assez discrètes pour ne pas éveiller de désirs lubriques quand un homme la suivait. C'est du moins ce que je voulais croire.

Pourquoi diable la démarche des femmes fait-elle exécuter à leur postérieur une sorte de danse du ventre bien trop suggestive ? Est-ce un phénomène naturel, analogue aux mille autres expédients dont Mômmanh a doté les femelles pour attirer les mâles ? Ou bien est-ce un artifice de plus, employé délibérément par la plupart des femmes ?

Maintenant, je crois savoir pourquoi Mômmanh attire les yeux et les mains des hommes vers les fesses de leurs compagnes. Ils y trouvent une grande surface de peau douce et chaude, si réconfortante. Au lit, quand l'homme applique son ventre contre les fesses de sa bien-aimée, pour peu que l'amour soit bien au rendez-vous, il se produit quelque chose d'exquis. Par cette interface, il entre en communication amoureuse avec le corps et l'âme de la belle. Il suffit qu'il écoute et elle l'invite à poursuivre la conversation en se faisant partout de brûlantes caresses. Délivré des humaines misères, il est aux portes du paradis. Alors, la fée lui dit : « Entre, mon Amour, entre ! ». C'est là qu'il devra veiller -surtout, surtout !- à ne pas se conduire comme un goujat, sous peine d'être précipité du haut du ciel. Il devra continuer la conversation à l'intérieur jusqu'à ce que la fée dise « Oui ! Oui ! Oh oui ! ». Et si le « oui » ne vient pas pour cause de désaccord inattendu ? Il faudra renoncer pour cette fois, jusqu'au moment, peut-être, où vous aurez enfin réussi à vous accorder.

J'ai trouvé une belle illustration de ceci dans un poème de Pierre Seghers, mis en chanson :

« La rivière de ton dos...

Est-ce rivière ou flambeau ?
La rivière qui descend...

Qui la caresse en passant
Brûle son cœur au brûlot.
Elle creuse un lit de flammes
Qui va du ciel au tombeau...

Qui entre dans la demeure
En revient comme en rêvant... »

C'est sans doute ce que le langage populaire a traduit par « avoir le feu au cul », expression que malheureusement je n'avais pas comprise, à cause de ses sous-entendus sales et infamants.

Alors, vive les fesses. Et tant pis si Mômmanh les a placées autour des sanitaires.

En tout cas, et contrairement à ce qu'on laisse entendre, il ne suffit pas qu'une femme ait « un beau cul » pour être sexuellement attirante, ce qui se dit « sexy » en langage vulgaire. Combien de fois ai-je connu cette mésaventure : mon regard alléché par la vision d'un « beau cul », j'avais hâte que sa propriétaire montre son visage d'ange mais, quand enfin elle se retournait, c'était une face de rat qui apparaissait, habillée de peau morte, avec de méchants yeux vides.

- Pourquoi insulter les rats, me dis-tu ?
– Ma foi, je n'en sais rien. De toutes façons, ils ne liront pas ce livre.

Pardonne ma grossièreté, ami. J'ai voulu partager avec toi quelques artifices techniques qui permettent de goûter le plaisir d'amour. Maintenant, oublie tout cela.


Si notre corps n'était qu'un assemblage de cellules tout comme une voiture n'est faite que de matières usinées plus ou moins puantes au nez de Mômmanh, la technologie amoureuse suffirait à nous emmener au ciel. Mais il n'en est rien, Dieu merci. Nous, les enfants de Mômmanh, sommes autre chose que les machines qui ne savent pas. Qui ne pourront jamais savoir.


Oublie la mécanique sexuelle, tire un rideau devant tes organes indécents, tripes et boyaux que la beauté émergeante de ton corps épargne aux regards.


Quand ta bien-aimée et toi vous êtes dans les bras l'un de l'autre, prêts à sceller dans votre chair le pacte que vos âmes ont amoureusement préparé en triomphant des discordes, cherchez votre bonheur mutuel et laissez-vous guider par Mômmanh. Fondus dans le chant immortel de vos corps réunis, écoutez, écoutez la joyeuse musique de l'aimé(e). Le chemin du paradis s'ouvrira devant vous, pas après pas. Ne cherchez plus à savoir par où il passe, car il est au-delà de la chair, quelque part vers le paradis que nos aïeux déjà inventèrent.

Voilà. Fermons la parenthèse.

Ce portrait que j'ai brossé de mon aimée me paraît suffisant pour que tu reconnaisses Jeanne, la tienne, le jour où elle entrera dans ton champ visuel, ce qui ne manquera pas de se produire quel que soit l'endroit de cette planète qui accueille ta présence.

Jeanne ignorait que sa beauté était d'essence divine et elle ne veut toujours pas le savoir : dans ce domaine, elle refuse de partager avec Mômmanh sa propre liberté de création. Mais elle était experte dans l'art de la séduction amoureuse. A mon insu, elle m'avait analysé, disséqué, jugé, évalué. C'était dit : elle me voulait tout à elle, pour toujours et, bien entendu, le plus vite possible. Sa stratégie, préparée de longue date, fut vite arrêtée.

Elle se mit aussitôt en campagne.

Et on entend toujours des hommes prétendre qu' « ils font des conquêtes » !

 

CONVERSATION INTERSTELLAIRE

« - Les maîtres de cette planète sont des animaux à demi conscients dont beaucoup se prennent pour des dieux. Et parmi ceux qui échappent à ce travers, la plupart croient qu'ils sont les seuls hommes dans l'univers : ils sont incapables de comprendre qu'une espèce autre que la leur puisse devenir humaine. Pour les distinguer des autres hommes de l'univers, je les appellerai Terriens, si vous permettez.
Vous n'imaginerez pas jusqu'où leur folie peut aller : la plupart des individus mâles dont les organes reproducteurs sont opérationnels ont, le plus souvent, un souci dominant.
- Enrichir leurs connaissances ?
- Non, Maître, les dieux n'ont pas besoin de cela.
- Elargir leur territoire aux proches étoiles, ou l'étendre à tout l'univers ?
- Oh que non ! Le territoire de leur voisin les intéresse bien plus.
- Créer des œuvres d'art qui nourriront leur âme ?
- Pensez donc. Ils préfèrent contempler leur portrait tiré devant les pyramides d'Egypte.
- Alors quoi ?
- Vous ne trouverez jamais, Maître. Je vais donc vous le dire... Voilà : ils rêvent d'introduire leur appendice sexuel dans le réceptacle d'une femelle et d'y projeter leur semence. Mais, tenez-vous bien ! leur but n'est pas la reproduction, sauf exception... Quand ce désir d'accouplement stérile a trouvé de quoi s'assouvir, le mâle se repose un peu. Puis il cherche à répéter l'opération, tantôt avec la même femelle, tantôt avec diverses autres, aussi souvent que sa production de semence le lui permet. La plupart du temps, les femelles sont consentantes : à leur façon, elles recherchent aussi ce genre d'accouplement. Il arrive cependant qu'un ou plusieurs mâles forcent une femelle à recevoir leur semence : cela s'appelle un « viol ». A ma connaissance, les femelles ne commettent pas de viol.
Et maintenant, cher Maître, savez-vous comment ils nomment ce passe-temps stérile ? Oh ! ne cherchez pas. Vous ne trouverez jamais. Ils appellent cela « Faire l'amour » !...
Attendez, Maître. Il y a pire. Ceux qui, refusant de perdre leur temps à ces jeux de malades mentaux, évacuent leur trop-plein de semence en solitaires, ceux-là qui sont honorables. On les nomme « branleurs », terme profondément insultant qui signifie « bon à rien ».
Voilà, Maître. Croyez-moi : les Terriens n'ont rien à nous apporter. En outre, leur folie est souvent dévastatrice : voyez dans quel état ils ont mis leur unique planète. Donc, je suggère que la Confédération Intergalactique des Enfants de Mômmanh confisque la Terre. Quant à ces fous qui se prennent pour des dieux, nous pourrions en faire l'élevage. Ils travailleraient pour nous puis, quelque temps avant l'heure annoncée de leur mort naturelle, ils seraient abattus pour la viande. Je vous assure qu'elle est excellente : un vrai régal pour nous. Ma mission est terminée. Je demande l'autorisation de rentrer, Maître.
- Exploraclone Rapide, poursuivez votre enquête. Les Terriens sont aussi des enfants de Mômmanh. Si elle les a choisis tels qu'ils sont, c'est parce qu'ils ont fait leurs preuves de cette façon pendant des milliers d'années standard. Nous ne pouvons pas remettre son jugement en cause aussi longtemps que nous n'avons pas des bases plus solides que les siennes pour en décider.
Vous le savez pourtant bien, Exploraclone Rapide. Pourquoi êtes-vous si pressé ? Les enfants vous manquent ?
- Oui, Maître. Je voudrais surveiller l'évolution des greffes.
- N'ayez crainte. Tout se passe bien. Et vos enfants sont éduqués selon vos désirs. J'y veille personnellement.
- Merci, Maître.
- A propos de ces créatures qui croient être les seuls hommes de l'univers, essayez de comprendre si leur égoïsme préférentiel a pu les avantager dans leur lutte pour l'existence, et de quelle façon. Nous aimerions aussi en savoir davantage sur ce qu'ils appellent « Faire l'amour ».

(L'Exploration de la Terre. Grandes Archives de Walluillah. )

 
Retour au chapitre 2 Accès au chapitre 4
 

Clique ici pour accéder au Chapitre 1

Clique ici pour accéder à la liste des Chapitres
Clique ici pour accéder à la liste des questions abordées
Clique ici pour accéder à la liste des thèmes abordés
Clique ici pour accéder au "Courrier des Lecteurs"
Retour à la "Page d'accueil"

 

 

 

 
Clique ici pour télécharger
l'ouvrage entier au format PDF
(504 pages - 5,4 Mo)
Mon Amour de l'An 2000 (504 pages - 5,4 Mo) Tu souhaites contribuer au débat ?
Tu peux laisser ton commentaire ici
Contibue au débat en postant ton commentaire... Écris-moi directement
par E-Mail